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15/08/2016

Elle n'a rien voulu accepter

"Ma mère, elle, était encore en vie; j'ai proposé de lui acheter une maison au village, de la meubler; elle n'a rien voulu accepter. Je ne comprenais rien à son attitude; j'ai cru qu'elle agissait ainsi parce que l'argent venait de mon oncle....En fait, elle ne voulait pas quitter son village; tout simplement, elle refusait de posséder une maison à elle, de mener une vie exempte de soucis, de sortir de sa condition de bête de somme. Etait-ce par défi, par désespoir?

Plutôt par une sorte de prudence, je crois, de méfiance invétérée propre aux paysans, qui n'admettent pas que la vie puisse être autre que celle qu'ils connaissent, autre que la seule vie que leur expérience incontestable leur a révélée. Mais, moi, je ne la comprenais pas, cette mère. ce n'est que bien plus tard, à une époque où je n'étais plus médecin que de nom, toujours prêt, toutefois à écouter et examiner les malades, à leur accorder ce qu'ils attendaient de moi, à les anesthésier, à atténuer leurs souffrances et leurs angoisses, tout en sachant bien qu'aucune seringue n'est capable d'atteindre ce sanctuaire où s'enferme l'âme, où elle fait face à son destin, cette chambre obscure du caractère à laquelle aucun étranger n'a jamais accès.

 Elle se méfiait de tout, l'expérience lui ayant montré que la souffrance, le renoncement et la pauvreté sont les seules certitudes fiables, , elle y croyait dur comme fer; il m'a fallu l'abandonner à son sort, comme il faut , tôt ou tard laisser chacun à son destin; j'ai mis longtemps à le comprendre, tu ne sais peut-être pas encore, non, tu ne peux pas savoir qu'on ne peut aider personne, qu'aider est la chose la plus difficile au monde; tu vois un être cher courir à sa perte, agir contre ses propres intérêts...tu veux lui porter secours,  et tu te rends compte que tu ne peux rien pour lui.

SANDOR     MARAI     [       Divorce à Buda    ]

13:52 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

06/08/2016

perdu de vue

"Oui, maintenant qu'Eugène m'avait dit cela, je reconnaissais Kundera dans ce vieillard sculpté dans du bois mort, dont le visage paraissait constamment transcrire une importante contradiction ou une colère qu'il avait du mal à dominer.

Ma difficulté à le reconnaitre tenait simplement au fait que je l'avais perdu de vue pendant une vingtaine d'années; on ne mesure jamais si bien le temps qu'en rencontrant par hasard, au détour d'une rue un homme ou une femme avec laquelle notre dernière rencontre remonte à plusieurs années . Nous étions restés avec dans notre mémoire le décalque précis d'un visage, d'une couleur de cheveux, d'une allure, tout cela fixé comme un trait dans le marbre, et nous subissons de plein fouet l'agression que représente cet autre, vieilli, qui nous impose de voir en lui ou en elle, notre propre vieillissement, vieillissement que nous refusons d'accepter, dont nous ne prenons jamais la mesure, la progression quotidienne, et donc infinitésimale des marques du temps sur notre corps, nous donnent l'opportunité de nous y habituer en douceur, au ralenti, sans que cela engendre un choc émotionnel.

Et lorsque nous regardons des photographies anciennes de nous-mêmes, ce n'est pas la même chose que de rencontrer cette connaissance, perdue de vue et retrouvée, imposée, placée d'autorité sous notre vue, , comme une facture des années passées, que nous aurions négliger de payer et qu'on nous demanderait de régler comptant, sur- le- champ, alourdie de substantiels intérêts."

 

PHILIPPE    CLAUDEL     [ L'arbre du pays Toraja  ]

27/06/2016

une étrange haie d'honneur pour les deux marcheurs

"Vous êtes déjà allé au Village? demanda Jock.

Franck secoua la tête. La pluie se remit à tomber, épaisse et lourde. Les gouttes les frappaient avec un bruit mat. Le sol était spongieux et s'enfonçait sous leurs chaussures à chaque pas recrachant de l'eau sombre agitée de bulles. De temps en temps, entre les herbes, Franck devinait une vieille roue métallique, une portière, des ressorts ou des pots de peinture corrodés. Plus loin, il aperçut une meule, une machine à laver, une carcasse de voiture entière , il pensa :"avec les os et les entrailles" tant le véhicule en se dégradant avait acquis une dimension animale. Il se trouvait au cœur d'une décharge immobile et rouillée, rougie par les ans.

Entre ses cils chargés d'eau, il vit soudain se dessiner la forme imposante et absurde d'un bus. Il s' arrêta.

-C'était pour les Journées Internationales, expliqua le gardien, ou pour des touristes, je ne sais plus. Il n'a pas fonctionné longtemps. le duc avait dû acheter une vieille merde.

- Pourquoi est-ce qu'il est encore là? demanda Franck.

-Vous savez ce que çà coûterait de faire remorquer un bus de l'autre côté de la mer? Et puis, çà dérange qui,  de toute manière?

Franck avait l'habitude de voir disparaitre presque instantanément tout ce dont il ne se servait plus. Vide-ordures, poubelles, encombrants, recyclages, tout était fait  pour que ce qu'on abandonne ne nous reste pas sous les yeux. Mais ici, çà ne fonctionnait pas, on jetait et on gardait à la fois. Les rebus de Mirhalay, sorte de cimetière des consommations formaient une étrange haie d'honneur pour les deux marcheurs, les guidant jusqu'aux premières ruines.

Celles-ci formaient encore un village, ou dessinaient du moins ses contours, timidement devant le ciel gris sombre. Il en subsistait une coquille, une impression; les murs des maisons vides se dressaient  comme des squelettes mal enterrés, mangés par la mousse et la bruyère. Leur vision provoquait un effet étrange; on voyait en même temps la maison et la mort, un lieu de vie et la flagrante impossibilité de vivre. C'était un endroit à fantômes.

La pluie tombait de plus en plus fort; ils entrèrent dans une petite maison et se plaquèrent contre le mur pour s'abriter; ils savourèrent le plaisir de regarder la pluie sans y être exposés.

-J'ai perdu un patient aujourd'hui, murmura Franck.

-C'est de votre faute? demanda Jock.

-Bien sûr que non, répondit-il.

Cependant, il devait reconnaitre qu'une part de culpabilité entrait avec le sentiment qui l'avait envahi à la nouvelle; culpabilité de ne pas avoir été sur place. Culpabilité de se trouver sur un  île où il n'était utile à personne.

Il était trop jeune, dit-il en se laissant aller de tout son poids contre le mur.

C'est peut-être mieux, commenta Jock, de mourir avant les déceptions? Ce n'est pas comme si la vie tenait ses promesses. 

 

ALICE    ZENITER   [  Juste avant l'Oubli   ]

13:57 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)