01.08.2008

Passeurs de mémoire

Un fils, pour quelques jours à Cracovie, va aller à Auschwitz; soyons reconnaissants à nos enfants d'être des passeurs de mémoire; çà m'a donné l'idée de reprendre Jorge Semprun; écoutez le:

"Pourtant, un doute me vient sur la possibilité de raconter.Non pas que l'expérience vécue soit indicible. Elle a été invivable, c'est autre chose, on le comprendra aisément.

On peut tout dire de cette expérience.Il suffit d'y penser et de s'y mettre.D'avoir le temps , sans doute, et le courage d'un récit illimité, probablement interminable, illuminé, clôturé aussi par cette possibilité de se poursuivre à l'infini...Mais peut-on tout entendre, tout imaginer?Le doute me vient dès ce premier instant, cette première rencontre avec des hommes d'avant, du dehors, venus de la vie, à voir le regard épouvanté, presque hostile,méfiant du moins des trois officiers; Ils sont silencieux, ils évitent de me regarder.

Je croyais m'en être sorti vivant, revenu dans la vie, du moins. ce n'est pas évident; A deviner mon regard dans le miroir du leur, il ne semble pas que je sois au-delà de tant de mort. Une idée m'est venue soudain..la sensation en tous cas soudaine, très forte de ne pas avoir échappé à la mort mais de l'avoir traversée; D'avoir été, plutôt traversé par elle. de l'avoir vécue en quelque sorte.

J'ai compris soudain qu'ils avaient raison de s'effrayer , ces militaires, d'éviter mon regard.car je n'avais pas vraiment survécu à la mort...Je l'avais parcourue, plutôt , d'un bout à l'autre. J'étais un revenant, en somme. cela fait toujours peur, les revenants.

C'était excitant d'imaginer que le fait de vieillir, dorénavant, à compter de ce jour d'avril fabuleux, n'allait pas me rapprocher de la mort mais bien au contraire m'en éloigner."

Jorge Semprun     [L'écriture ou la vie]

28.07.2008

La naissance du sens du temps

"Au début,je ne me doutais pas que le temps, qui parait de prime abord si illimité, était une prison.En explorant mon enfance,, je vois l'éveil de la conscience sous l'aspect d'une série d'éclairs espacés avec des intervalles entre eux diminuant peu à peu jusqu'à ce que se forment de lumineux blocs de perception, offrant à la mémoire une prise glissante.J'ai appris à compter et à parler plus ou moins simultanément, et il se forma une association d'idées directe entre la révélation que j'étais moi, que mes parents étaient mes parents et la découverte de leur âge par rapport au mien.

Donc, au moment où la toute nouvelle, verte et fraiche formule de mon âge que je venais de découvrir, trois ans,se trouva confrontée avec les formules de mes parents, trente-trois ans et vingt-sept ans, il m'arriva quelque chose; je me sentis subitement plongé dans un milieu radiant et mobile qui n'était autre que le pur élément temps.On le partageait,exactement comme des baigneurs en train de s'ébattre partagent l'eau de mer luisante, avec des êtres qui n'étaient pas vous, mais que rendait contigus le flot commun du temps, milieu ambiant tout à fait différent du spatial que non seulement l'homme , mais aussi les singes et les papillons peuvent percevoir. A cet instant, j'appris subtilement que l'être de vingt-sept ans , en blanc suave et rose qui ma tenait la main gauche, était ma mère et que l'être de trente-trois ans , en blanc dur et or, qui me tenait la main droite, était mon père. Entre eux deux , tandis qu'ils avançaient d'un pas égal, je me pavanais, puis trottais, puis me pavanais de nouveau, au milieu d'un chemin ensoleillé que j'identifie facilement aujourd'hui comme étant une allée de chênes dans le parc de notre domaine à la campagne...Oui, il m'apparait aujourd'hui que j'ai célébré avec exultation , ce 21 juillet 1902, mon accession à la vie des sens.

Si la personne qui me tenait la main gauche et celle qui me tenait la main droite avaient été toutes deux présentes auparavant dans mon univers imprécis d'enfant en bas-âge, elle l'avaient été sous le masque d'un tendre incognito."

Vladimir Nabokov   [Autres rivages]

21.07.2008

L'Inconnue

"-Je suis...ah! je suis sourde!...

-Sourde, répétait Félicien, qui, sous cette inimaginable révélation, était demeuré sans pensée, bouleversé..Sourde?..Puis, tout à coup: mais, ce soir, aux Italiens, vous applaudissiez, cependant, cette musique!

-Aux Italiens?...Vous oubliez que j'ai eu le loisir d'étudier le semblant de bien des émotions. Pensez-vous,d'ailleurs, que mes applaudissements différaient beaucoup de ceux des dillettanti les plus enthousiastes? j'étais musicienne, autrefois!...

-Oh!, dit-il, est-ce que vous vous jouez d'un coeur qui vous aime à la désolation? Vous vous accusez de ne pas entendre et vous me répondez!...

-Hélas, ce que vous dites, vous le croyez personnel, mon ami! Vous êtes sincère; mais vos paroles ne sont nouvelles que pour vous.

Pour moi, vous récitez un dialogue dont j'ai appris d'avance toute les réponses.C'est un rôle dont toutes les phrases sont dictées et nécessitées avec une précision vraiment affreuse. ...L'illusion, je vous la donnerais, complète, exacte, , ni plus ni moins qu'une autre femme, je vous assure. Je serais même, incomparablement plus réelle que la réalité; songez que les circonstances dictent toujours les mêmes paroles et que le visage s'harmonise un peu toujours avec elles! Vous ne pourriez croire que je ne vous entends pas, tant je devinerais juste."

Villiers de l'Isle Adam    [Contes cruels]