20.01.2012

Nous sommes tous fous ici

"Minet du Cheshire...., commença-t-elle assez timidement, car elle ne savait pas trop si ce nom lui plairait. le Chat se contenta de sourire plus largement.

"Allons, jusqu'ici, il est satisfait, pensa Alice, qui continua: Voudriez-vous me dire, s'il vous plait, quel chemin je dois prendre pour m'en aller d'ici?

-Cela dépend beaucoup de l'endroit où tu veux aller, répondit le chat.

-Peu m'importe l'endroit... dit Alice.

-En ce cas, peu importe la route que tu prendras, répliqua-t-il.

-pourvu que j'arrive quelque part, ajouta Alice en guise d'explication.

-Oh, tu ne manqueras pas d'arriver quelque part, si tu marches assez longtemps."

   Alice comprit que c'était indiscutable; en conséquence, elle essaya une autre question.

-Quelle espèce de gens trouve-t-on dans ces parages?

-Dans cette direction-ci, répondit le Chat, en faisant un vague geste de sa patte droite, habite un Chapelier; et dans cette direction-là (il fit un geste de sa patte gauche), habite un Lièvre de Mars. Tu peux aller rendre visite à l'un ou à l'autre: ils sont fous tous les deux.

-Mais je ne veux pas aller parmi les fous, fit remarquer Alice.

-Impossible de faire autrement, dit le Chat. Nous sommes tous fous ici. Je suis fou. Tu es folle.

-Comment savez vous que je suis folle? demanda Alice.

-Tu dois l'être, répondit le Chat, autrement, tu ne serais pas venue ici.

  Alice pensait que ce n'était pas une preuve suffisante, elle continua: Et comment savez-vous que vous êtes fou?

-Pour commencer, dit le Chat, est-ce-que tu m'accordes qu'un chien n'est pas fou?

-Sans doute.

-Eh bien, vois-tu, continua le Chat, tu remarqueras qu'un chien gronde lorsqu'il est en colère et remue la queue lorsqu'il est content; Or, moi, je gronde quand je suis content et je remue la queue quand je suis en colère. Donc, je suis fou.

-Moi, j'appelle çà ronronner, pas gronder, objecta Alice.

-Appelle cela comme tu voudras, dit le Chat; est-ce que tu es de la partie de croquet de la Reine, cet après-midi?

-Je voudrais bien , répondit Alice mais je n'ai pas encore été invitée.

-Tu m'y verras, dit le Chat et il disparut. "

 

LEWIS  CARROLL   [ Alice au pays des merveilles ]

 

03.01.2012

Tout le monde semblait boire ses paroles

"Nous étions arrivés le lundi, vingt cadres de la boite dans la même voiture d'un TGV bleu. Trois heures de vannes grossières, de blagues de cul,  ordinairement racistes, misogynes ou homophobes, trois heures de papotages confondant de connerie, émissions télé horoscopes potins people, trois heures de discours de droite néandertalienne, aurait dit Nathan. J'avais cru mourir. Pourtant, çà ne changeait pas du bureau, des pauses café du réfectoire. Avec moi, bien sûr, ils y allaient doucement, ils avaient vite compris que je n'étais pas des leurs, ils me jugeaient distante, timide, effacée, coincée mais çà ne me dérangeait pas, j'étais au travail pour le travail, et la vraie vie était ailleurs, croyais-je..je me trompais, personne ne reste longtemps à la fois dehors et dedans, personne ne tient longtemps en lisière. Une même vie. Peu à peu rognée, corrompue, viciée. J'ai simplement mis du temps à réaliser que ce n'était pas la mienne....

Heureusement, le séminaire commençait en douceur, les choses sérieuses ne débuteraient que le lendemain, les jeux de rôle succéderaient aux simulations. Un type en costume est entré dans la salle, par endroits sa peau rougissait en plaques aux contours imprécis, il nous a parlé pendant plus d'une heure. On avait l'impression qu'il s'adressait à des demeurés, articulait des phrases indigentes et souriait en permanence comme un animateur de télévision. Tout le monde semblait boire ses paroles, tout le monde était suspendu à ses lèvres. Aucune des phrases qu'il prononçait ne me parvenait, mon esprit s'égarait dans la mer, on aurait dit qu'elle effaçait chacune des paroles qui s'échappait de sa bouche, on aurait dit qu'elle les réduisait en poussière, les désossait jusqu'à leur ôter le peu de sens qu'elles possédaient encore , comme on épuise un mot en le répétant indéfiniment. A la pause  café, ils étaient nombreux à se presser autour de lui, à vouloir connaitre son avis sur tel ou tel cas concret..à la plupart, il répondait en tendant sa carte de visite; y figuraient son nom, son téléphone, et son titre de consultant en management d'équipes, gestion de conflits. Les autres le fixaient d'un air gourmand; de nouveau, j'ai eu envie de frapper au careau, de réveiller tout le monde.. nous sommes retournés nous asseoir à nos places, le consultant nous a regardés avec un large sourire aux lèvres, voilà, le grand moment du séminaire était venu, la fameuse surprise, nous allions accueillir ici un grand compétiteur,plusieurs fois sacré champion du monde de sa spécialité, qui avait fait rêver des centaines de milliers de femmes (clin d'oeil en direction de la part féminine de l'assistance, cinq représentantes de l'espèce sur vingt) et sûrement quelques hommes aussi(rires gras)."

OLIVIER  ADAM     [ Le coeur régulier ]

22.12.2011

Moi aussi, je fais du chinois

"Picasso ressemble à un lapin( ce nez épaté, quelque chose dans la bouche aussi et cet oeil diamant de charbon curieusement inquiet, comme effrayé, ces regards en coin aussitôt détournés qu'il lance au visiteur abasourdi, comme s'il guettait avec une sorte d'inexplicable angoisse l'effet produit tandis qu'il se dépense en bons mots et en pitreries... matins où il reçoit les admirateurs et les solliciteurs que lui amènent des amis plus en moins proches, écrivains , poètes ou marchands de tableaux; le soleil étincelant sur la luxuriante végétation du jardin( parc ?) au-delà de la baie Belle Epoque aux découpures de volubilis, la chaleur, les tenues légères des femmes, cette ambiance frelatée, équivoque, sensuelle et vaguement canaille de la Côte d'Azur: quelque chose de priapique, faunesque, à l'image de ces têtes cornues qu'il multiplie, répète à satiété sur les fonds émaillés d'assiettes soufflant dans des flûtes de Pan, à côté de molles nymphes endormies. Thème des putains, du bordel et du vieillard voyeur auquel il reviendra de plus en plus dans ses dessins. Hétaïres moqueuses et masquées aux ombreux buissons jusqu'à ce que s'ouvrent entre les cuisses offertes, s'étalant comme des fleurs les lèvres des bouches cachées. Avec son crâne chauve cuivré par le soleil, sa couronne de cheveux argentés, ses bajoues comme sculptées dans du bronze, il fait penser à quelque sénateur ou riche patricien romain, entouré de sa "clientèle": affranchis, courtisanes, flatteurs, parasites, favoris, poète attitré comme celui qui se tient à demeure, négligemment affalé sur le canapé défoncé, silencieux, dévisageant avec l'ennui des familiers les étrangers (intrus) de passage. Fête païenne; petite toile ambigüe (provocation) appuyée parmi d'autres contre le pied d'une selle.

"Etonne moi", lui a dit un jour Cocteau. Il est à peine sorti que Picasso dit:"Vous avez vu cette vieille putain?" Rires génés; fait semblant de réfléchir et ajoute:" au fond, nous sommes tous de vieilles putains.... Vieux peintre chinois venu lui offrir une série de lavis: éternels bambous stéréotypés, oiseau, petit cheval mongole à queue d'encre de chine fouettant. A la fin Picasso exaspéré: "moi aussi, je fais du chinois... D'un jeune couple de riches américains, elle et lui très grands, il dit  après leur départ: "il parait que c'est leur lune de miel..."Il élève une main au-dessus de sa tête et ajoute: "Il doit y avoir beaucoup, beaucoup de miel,non?"

CLAUDE    SIMON     [ Le jardin des plantes ]