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12/07/2008

Lire, lire, lire enfin, lire de nouveau!

"Puis, je me remis à attendre, à regarder la porte...à réfléchir à ce que les juges me demanderaient cette fois. Malgré l'anxiété  de cette attente, c'était encore un soulagement d'être ainsi dans une autre chambre que la mienne, une chambre sans lit et sans cuvette, et dont la boiserie ne présentait pas certaine fente que j'avais remarquée des millions de fois dans la mienne; à gauche de la porte, il y avait une armoire pleine de dossiers et un vestiaire avec des patères auxquelles pendaient trois ou quatre manteaux militaires mouillés, les manteaux de mes bourreaux.

Ainsi, j'avais des objets nouveaux à regarder,enfin, du nouveau et mes yeux s'y cramponnaient avidement; je remarquai, par exemple, une goutte de pluie au bord d'un col mouillé; je fixai, haletant cette goutte...et lorsqu'elle fut enfin tombée, je me mis à compter les boutons sur chaque manteau, huit au premier, huit au second et dix au troisième...Mes yeux buvaient ces détails insignifiants, ils s'en repaissaient et s'en délectaient avec une passion que je ne puis exprimer par des mots.

Et soudain, ils tombèrent sur quelque chose d'autre, quelque chose qui gonflait la poche de l'un des manteaux. je m'approchai et crus reconnaitre à travers l'étoffe tendue, le format rectangulaire d'un livre. Un livre! mes genoux se mirent à trembler; un livre!Il y avait quatre mois que je n'en avais pas tenu dans ma main...Un livre où je pourrais suivre d'autres pensées, des pensées neuves qui me détourneraient de la mienne, et que je pourrais garder dans ma tête, quelle trouvaille enivrante et calmante à la fois! A la seule idée de palper un livre fût-ce à travers une étoffe, les doigts me brûlaient jusqu'au bout des ongles. Presque sans le savoir, je me rapprochais toujours davantage;le gardien ne prêtait heureusement aucune attention à mon étrange conduite; je finis par arriver près du manteau, et je mis mes mains derrière mon dos pour pouvoir le toucher subrepticement. C'était bien un livre!Copmme l'éclair, la pensée jaillit dans mon cerveau :essaie de le voler!...Je me serrai astucieusement contre le manteau et tout en regardant fixement le gardien, je fis peu à peu remonter le livre hors de la poche.Où le mettre maintenant? Toujours derrière mon dos, je glissai le livre dans mon pantalon, sous la ceinture, de manière à pouvoir le tenir en marchant. Vint alors l'interrogatoire; Il exigea de moi un plus gros effort que jamais,car toute mon attention se concentrait sur le livre et la façon dont je le tenais plutôt que sur ma déposition. Mais quel instant inoubliable que celui où je me retrouvai dans mon enfer, enfin seul et cependant en cette précieuse compagnie!...Etendu sur mon lit, de façon que le gardien , s'il entrait ne puisse me surprendre, je tirai en temblant le livre de ma ceinture.Au premier coup d'oeil, je fus dépité et amèrement déçu: ce livre que j'avais escamoté au prix des plus grands dangers, ce livre qui avait éveillé en moi de si brûlants espoirs, n'était qu'un manuel du jeu d'échecs, une collection de cent cinquante parties jouées par des maitres.

Stefan Zweig      [Le joueur d'échecs]

22:07 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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