26.08.2008
La tempête d'octobre 1859
François Bon a mis de larges extraits de "La mer" de Michelet dans Tiers livre; un autre passage me touche également, on a la sensation de vivre cette immense angoisse en sa compagnie depuis l'intérieur de la maison.
"Du premier coup, une grande tente grise ferma l'horizon en tous sens; on se trouva enseveli dans ce linceul d'un morne gris de cendre, qui n'ôtait pas toute lumière, et laissait découvrir une mer de plomb et de plâtre, odieuse et désolante de monotonie furieuse....
Nous habitions sur la plage. Nous étions plus que spectateurs de cette scène; nous y étions mélés.La mer par moments venait à vingt pas. Elle ne frappait pas un coup que la maison ne tremblât.
Le grand hurlement n'avait de variante que les voix bizarres, fantasques, du vent acharné sur nous. Cette maison lui faisait obstacle, elle était pour lui un but qu'il assaillait de cent manières.C'était parfois le coup brusque d'un maitre qui frappe à la porte, des secousses, comme d'une main forte pour arracher le volet; c'étaient des plaintes aiguës par la cheminée, des désolations de ne pas entrer, des menaces si l'on n'ouvrait pas, enfin des emportements, d'effrayantes tentatives d'enlever le toit.
Chose plus sérieuse!La furie de l'ouragan réussit à desceller le gond d'un volet, qui, dès lors, quoique fermé encore, frémit, branla, s'agita...On dut hasarder d'ouvrir la fenêtre. Au moment où je l'ouvris, quoique abrité par les volets, je me sentis comme dans un tourbillon, demi sourd par l'horrible force d'un bruit égal au canon, d'un coup de canon permanent qu'on m'eût , sans interruption tiré sous l'oreille.Les vagues croisées et brisées contre elles- mêmes , souvent ne pouvaient retomber. La rafale, par dessous, les enlevait comme une plume, ces pesantes masses, les faisait fuir par la campagne. Nous avions la chance bizarre de faire naufrage sur terre."
La mer [J. Michelet]
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18.08.2008
Le festin dans la forêt
-"Nous n'avons que vingt et un sous, souligna Lebrac.
-Faut acheter des sardines, insinua Tintin. C'est bon les sardines.Ah! tu sais pas ce que c'est, Guerreuillas! Eh bien, mon vieux, c'est des petits poissons sans tête cuits "dedans" une boite en fer-blanc, mais, tu sais, c'est salement bon!
-Ah oui, que c'est bon, renchérit Tigibus, et l'huile aussi mes amis; moi, ce que je l'aime l'huile de sardine! je relèche les boites quand on en achète; c'est pas comme l'huile à salade.On vota d'enthousiasme l'achat d'une boite de sardines de onze sous....
-Faudra boire aussi, déclara Grangibus.
-Si on pouvait avoir du vin?
-Et de la goutte?
-Du cassis?
-Du sirop?
-De la gueurnadine?
-C'est bien difficile!
-Je sais ousqu'est la bonbonne de goutte à la chambre haute, si y a moyen d'en prendre un maillet, as pas peur, on en aura mais du vin, bernique!
-Eh puis, on n'a pas de verres.il y a des casseroles, là-bas!Un arrosoir, il y a le vieux de l'école qu'est au fond du "collidor";si on le chipait; il y a bien un trou au fond, mais c'est pas une affaire, on bouchera le poutiou avec une cheville.
Chacun aura son cigare,affirma C-amus en désignant d'un geste large une pile régulière et sérrée de bouts de clématite, soigneusement choisis, sans noeud, lisses avec de beaux petits trous ronds qui disaient que çà tirerait bien."
Louis Pergaud [La guerre des boutons]
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12.08.2008
Personne ne se souciait de lui
"En dépit de l'état où il était, il n'éprouva aucune gêne à s'engager un peu sur le parquet immaculé de la salle de séjour. Du reste, personne ne se souciait de lui. La famille était toute occupée par le violon; on avait l'impression un peu trop nette qu'ils avaient espéré entendre bien jouer, qu'ils avaient assez de tout ce numéro. En particulier la façon qu'ils avaient tous de rejeter la fumée de leur cigare vers le haut,par le nez et par la bouche démontrait une extrême nervosité.Et pourtant, la soeur de Gregor jouait si bien! Etait-il une bête pour être à ce point ému par la musique?"
Franz Kafka [La métamorphose]
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01.08.2008
Passeurs de mémoire
Un fils, pour quelques jours à Cracovie, va aller à Auschwitz; soyons reconnaissants à nos enfants d'être des passeurs de mémoire; çà m'a donné l'idée de reprendre Jorge Semprun; écoutez le:
"Pourtant, un doute me vient sur la possibilité de raconter.Non pas que l'expérience vécue soit indicible. Elle a été invivable, c'est autre chose, on le comprendra aisément.
On peut tout dire de cette expérience.Il suffit d'y penser et de s'y mettre.D'avoir le temps , sans doute, et le courage d'un récit illimité, probablement interminable, illuminé, clôturé aussi par cette possibilité de se poursuivre à l'infini...Mais peut-on tout entendre, tout imaginer?Le doute me vient dès ce premier instant, cette première rencontre avec des hommes d'avant, du dehors, venus de la vie, à voir le regard épouvanté, presque hostile,méfiant du moins des trois officiers; Ils sont silencieux, ils évitent de me regarder.
Je croyais m'en être sorti vivant, revenu dans la vie, du moins. ce n'est pas évident; A deviner mon regard dans le miroir du leur, il ne semble pas que je sois au-delà de tant de mort. Une idée m'est venue soudain..la sensation en tous cas soudaine, très forte de ne pas avoir échappé à la mort mais de l'avoir traversée; D'avoir été, plutôt traversé par elle. de l'avoir vécue en quelque sorte.
J'ai compris soudain qu'ils avaient raison de s'effrayer , ces militaires, d'éviter mon regard.car je n'avais pas vraiment survécu à la mort...Je l'avais parcourue, plutôt , d'un bout à l'autre. J'étais un revenant, en somme. cela fait toujours peur, les revenants.
C'était excitant d'imaginer que le fait de vieillir, dorénavant, à compter de ce jour d'avril fabuleux, n'allait pas me rapprocher de la mort mais bien au contraire m'en éloigner."
Jorge Semprun [L'écriture ou la vie]
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