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15/10/2008

L'Anse aux Anglais

"Tout ce temps dans l'Anse aux Anglais,je l'ai rêvé, sans repères, sans comprendre ce qui se passait en moi. Peu à peu, j'ai repris ma recherche, mesurant l'écart entre les roches, traçant de nouvelles lignes dans le réseau invisible qui recouvre la vallée. C'est sur cette toile d'araignée que je vis, que je me déplace.Jamais je ne me suis senti si proche du secret. Maintenant, je ne ressens plus l'impatience fébrile du commencement, il y a sept ou huit ans...Je bondissais de roche en roche, je creusais des trous de sonde partout, je brûlais d'impatience, de violence.Alors, je ne pouvais pas entendre Ouma, je ne pouvais pas la voir. J'étais aveuglé par ce paysage de pierres,je guettais le mouvement des ombres qui me révèlerait un nouveau secret.

Aujourd'hui, cela est passé. Il y a en moi une foi que je ne connaissais pas, foi dans ces blocs de basalte, dans cette terre ravinée; foi dans l'eau mince de la rivière, dans la sable des dunes; tout cela est dans mon corps;c'est un pouvoir que je croyais perdu, alors, à présent, je n'ai plus de hâte. Je reste parfois immobile pendant des heures, assis dans les dunes, près de l'estuaire,à regarder la mer sur les brisants.J'écris des lettres pour Ouma, pour Laure,des lettres qu'elles ne liront pas, où je dis des choses sans importance, le ciel, la forme des nuages, la couleur de la mer, les idées qui me viennent ici, au fond de l'Anse aux Anglais....

Comment ai-je osé vivre sans prendre garde à ce qui m'entourait, ne cherchant ici que de l'or, pour m'enfuir quand je l'aurait trouvé? Maintenant, dans la solitude et l'abandon, je comprends, je vois.Je me souviens des paroles d'Ouma, lorsqu'elle s'est adressée à moi pour la première fois, son ton, à la fois ironique et blessé lorsqu'elle soignait ma plaie à la tête, :"Vous aimez vraiment l'or?" Alors, je n'avais pas compris, j'avais été amusé par ce que je croyais être de la naïveté.Je ne pensais pas qu'il y avait autre chose à prendre, dans cette vallée âpre, je n'imaginais pas que cette fille sauvage et étrange connaissait le secret....

Cette nuit, je suis resté aux aguêts, sans dormir un instant,regardant chaque constellation, chaque signe, je me souviens des nuit étoilées du Boucan, quand je sortais sans bruit de la chambre chaude, pour trouver la fraicheur du jardin.Alors, comme maintenant,je croyais sentir sur ma peau le dessin des étoiles et, quand le jour venait, je les recopiais dans la terre ou dans le sable du ravin,avec de petits cailloux....Pour la première fois depuis que je suis revenu de la guerre, il me semble que ma quête n'a plus le même sens, autrefois, je ne savais pas ce que je cherchais, qui je cherchais, ; j'étais pris dans un leurre; aujourd'hui, je suis libéré d'un poids, je peux vivre libre, respirer...."

J.M.G Le Clézio    [Le chercheur d'or]

Je gage que beaucoup d'entre vous ont pris plaisir à en relire un, cette semaine.

14:35 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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