31.10.2008
...que sept mille hommes....
"Cette année-là,à la fin de l'été, nous habitions une maison, dans un village qui, par delà la rivière et la plaine, donnait sur les montagnes.Dans le lit de la rivière, il y avait des cailloux et des galets, secs et blancs au soleil, et l'eau était claire et fuyait, rapide et bleue dans les courants. Des troupes passaient devant la maison, et s'éloignaient sur la route, et la poussière qu'elles soulevaient poudraient les feuilles des arbres...On se battait dans les montagnes, et le soir, nous pouvions apercevoir les éclairs de l'artillerie. Dans l'obscurité, on eût dit des éclairs de chaleur. La nuit, le mouvement était intense, des camions qui transportaient des hommes, et dans tout ce va-et-vient, d'autres camions recouverts d'une bâche se mouvaient lentement.A l'automne, quand les pluies commencèrent, on ne vit plus que des branches nues et des troncs noirs de pluie.Les vignes étaient clairsemées , dénudées, toute la campagne était mouillée et brune , tuée par l'automne. Les camions faisaient jaillir la boue sur la route, et les soldats , sous leurs capotes étaient crottés et mouillés;ils portaient deux cartouchières de cuir accrochées à leurs ceinturons;et ces étuis en peau grise, faisaient bomber à tel point les capotes que tous ces hommes qui passaient sur la route semblaient être arrivés au sixième mois de leur grossesse.
Il y avait de petites automobiles grises qui filaient très vite, si l'un des officiers à l'arrière était tout petit et assis entre deux généraux, si petit qu'on ne pouvait voir sa figure, mais juste le haut de son képi et son dos étroit, et si l'auto filait particulièrement vite, il y avait bien des chances que ce fût le roi.Il circulait presque chaque jour pour voir comment les choses allaient et les choses allaient très mal.
A l'entrée de l'hiver, une pluie persistante se mit à tomber, et la pluie amena le choléra. Mais, on put l'enrayer et, en fin de compte,il n'y eut dans l'armée que sept mille hommes qui en moururent.
Ernest Hemingway [ L'adieu aux armes ]
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24.10.2008
A Flaubert
"Certainement que je te boude et que je t'en veux, non pas par exigence ou par égoïsme, mais, au contraire parce que nous avons été joyeux et hilares et que tu n'as pas voulu te distraire et t'amuser avec nous; Si c'était pour t'amuser mieux ailleurs, tu serais pardonné d'avance.Mais c'est pour t'enfermer, pour te brûler le sang et encore pour un travail que tu maudis....Tu me dis que tu es comme çà , il n'y a rien à dire mais on peut se désoler d'avoir pour ami ...un captif, enchainé loin de soi et que l'on ne peut pas délivrer; c'est peut-être un peu coquet de ta part pour te faire plaindre et aimer davantage.
Moi, j'aime trop la vie, je m'amuse trop à la moutarde..L'existence où l'on ne connait plus son moi est si bonne et la vie où l'on ne joue pas de rôle est une si jolie pièce à regarder et écouter!
Quand il faut donner de ma personne, je vis de courage et de résolution mais je ne m'amuse plus.
Toi, troubadour enragé, il se pourrait bien que l'art fût ta seule passion et que ta claustration sur laquelle je m' attendris comme une bête que je suis, fût ton état de délice.Si c'est comme çà , alors tant mieux mais avoue le , pour me consoler."
George Sand [Correspondance , tome XXI ]
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15.10.2008
L'Anse aux Anglais
"Tout ce temps dans l'Anse aux Anglais,je l'ai rêvé, sans repères, sans comprendre ce qui se passait en moi. Peu à peu, j'ai repris ma recherche, mesurant l'écart entre les roches, traçant de nouvelles lignes dans le réseau invisible qui recouvre la vallée. C'est sur cette toile d'araignée que je vis, que je me déplace.Jamais je ne me suis senti si proche du secret. Maintenant, je ne ressens plus l'impatience fébrile du commencement, il y a sept ou huit ans...Je bondissais de roche en roche, je creusais des trous de sonde partout, je brûlais d'impatience, de violence.Alors, je ne pouvais pas entendre Ouma, je ne pouvais pas la voir. J'étais aveuglé par ce paysage de pierres,je guettais le mouvement des ombres qui me révèlerait un nouveau secret.
Aujourd'hui, cela est passé. Il y a en moi une foi que je ne connaissais pas, foi dans ces blocs de basalte, dans cette terre ravinée; foi dans l'eau mince de la rivière, dans la sable des dunes; tout cela est dans mon corps;c'est un pouvoir que je croyais perdu, alors, à présent, je n'ai plus de hâte. Je reste parfois immobile pendant des heures, assis dans les dunes, près de l'estuaire,à regarder la mer sur les brisants.J'écris des lettres pour Ouma, pour Laure,des lettres qu'elles ne liront pas, où je dis des choses sans importance, le ciel, la forme des nuages, la couleur de la mer, les idées qui me viennent ici, au fond de l'Anse aux Anglais....
Comment ai-je osé vivre sans prendre garde à ce qui m'entourait, ne cherchant ici que de l'or, pour m'enfuir quand je l'aurait trouvé? Maintenant, dans la solitude et l'abandon, je comprends, je vois.Je me souviens des paroles d'Ouma, lorsqu'elle s'est adressée à moi pour la première fois, son ton, à la fois ironique et blessé lorsqu'elle soignait ma plaie à la tête, :"Vous aimez vraiment l'or?" Alors, je n'avais pas compris, j'avais été amusé par ce que je croyais être de la naïveté.Je ne pensais pas qu'il y avait autre chose à prendre, dans cette vallée âpre, je n'imaginais pas que cette fille sauvage et étrange connaissait le secret....
Cette nuit, je suis resté aux aguêts, sans dormir un instant,regardant chaque constellation, chaque signe, je me souviens des nuit étoilées du Boucan, quand je sortais sans bruit de la chambre chaude, pour trouver la fraicheur du jardin.Alors, comme maintenant,je croyais sentir sur ma peau le dessin des étoiles et, quand le jour venait, je les recopiais dans la terre ou dans le sable du ravin,avec de petits cailloux....Pour la première fois depuis que je suis revenu de la guerre, il me semble que ma quête n'a plus le même sens, autrefois, je ne savais pas ce que je cherchais, qui je cherchais, ; j'étais pris dans un leurre; aujourd'hui, je suis libéré d'un poids, je peux vivre libre, respirer...."
J.M.G Le Clézio [Le chercheur d'or]
Je gage que beaucoup d'entre vous ont pris plaisir à en relire un, cette semaine.
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09.10.2008
Le joujou du pauvre
Aujourd'hui, encore un très grand classique, découvert à l'âge de 15 ans;
"Sur une route,derrière la grille d'un vaste jardin, au bout duquel apparaissait la blancheur d'un joli château, frappé par le soleil, se tenait un enfant beau et frais, habillé de ces vêtements de campagne si pleins de coquetterie.
Le luxe, l'insouciance et le spectacle habituel de la richesse rendent ces enfants-là si jolis qu'on les croirait faits d'une autre pâte que les enfants de la médiocrité ou de la pauvreté.
A côté de lui, gisait sur l'herbe un joujou splendide, aussi frais que son maitre,verni, doré, vêtu d'une robe pourpre, et couvert de plumets et de verroterie. Mais l'enfant ne s'occupait pas de son joujou préféré et voici ce qu'il regardait:
De l'autre côté de la grille, sur la route, entre les chardons et les orties, il y avait un autre enfant,sale, chétif, fuligineux, un de ces marmots parias dont un oeil impartial découvrirait la beauté, si, comme l'oeil du connaisseur devine une peinture idéale sous un vernis de carrossier, il le nettoyait de la répugnante patine de la misère.
A travers ces barreaux symboliques séparant deux mondes,la grande route et le château, l'enfant pauvre montrait à l'enfant riche son propre joujou, que celui-ci examinait avidement comme un objet rare et inconnu. Or,ce joujou que le petit souillon agaçait, agitait et secouait dans une boite grillée, c'était un rat vivant! Les parents, par économie sans doute,avaient tiré le joujou de la vie elle-même.
Et les deux enfants se riaient l'un à l'autre fraternellement,avec des dents d'une égale blancheur."
Charles Baudelaire [ le Spleen de Paris ] Petits poèmes en prose
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07.10.2008
Anti-doxa
Le passage que je vous livre me correspond; en effet, il me parait très dangereux de se laisser agripper par tous ceux qui attisent les peurs et qui y ont un intêret; en ce moment, c'est un festival...dans les medias.
"Naturellement,la pelisse n'est plus à la mode, ai-je pensé devant la glace, mais c'était justement le fait qu"elle n'était plus à la mode qui me plaisait, d'autre part, je n'ai jamais porté de vêtements à la mode, je les ai toujours détestés et je les déteste encore aujourd'hui.Il faut qu'elle me réchauffe, me suis-je dit, de quoi elle a l'air, au fond, cela n'a pas grande importance, il faut qu'elle remplisse sa fonction, tout le reste est sans importance.
Les gens disaient de moi, il est à l'ancienne mode..Je m'étais toujours préoccupé fort peu de l'opinion publique, parce que j'avais le plus grand mal avec ma propre opinion et n'avais donc aucun temps à consacrer à l'opinion publique, cela m'intéresse, ce que les gens disent mais avant toute chose, il ne faut pas les prendre au sérieux. C'est comme çà que j'avance le mieux."
Thomas Bernhard [Béton]
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