2348

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

24/12/2008

L'instituteur

"Quelque chose touchait à sa fin, ma condition m'humiliait, j'aurais voulu être une femme sans passé, sans ombre, une visiteuse attendue, désirée et non la pauvre fille qui apportait à un inconnu, sur ordre de son oncle, tous les mercredis avant le diner, une demi-douzaine d'oeufs auxquels, au fond d'un panier, j'ajouterais en cachette, une bouteille de bergerac, une boite de pâté, des fleurs cueillies au jardin.Mission qui me permettait de me rendre à l'école la tête haute, entre les regards luisant dans l'ombre et prêts à me réduire en cendres, pour peu que j'eusse l'air de sourire, de marcher d'un pas trop vif,de me trouver bien dans cette tâche, alors que je n'avais pas de vraie raison de me réjouir, sachant mon temps compté, là-haut, dès lors que j'aurais heurté à la porte de la classe où il achevait de corriger les cahiers de ses élèves;il m'ouvrait, me laissait entrer sans rien dire,allait se rasseoir, non pas à son bureau, sur l'estrade mais sur une chaise d'élève, au dernier rang, allumant une cigarette, épuisé, reculant probablement le moment de regagner l'appartement de fonction qu'il trouvait froid, sonore, inhospitalier, et dans lequel semblaient, m'avait-il dit,s'éveiller des hôtes importuns. Des morts? ai-je demandé,une fois assise à ce qui avait été autrefois ma place.

Des morts,en quelque sorte, ces morts qui reposent en nous bien plus que dans la terre, a t-il fini par répondre en rejoignant son bureau, la main sur sa pile de cahiers à couverture vert chou,une main lasse, la seule partie de lui que j'osais observer, avec, lorsqu'il parlait des coups d'oeil à sa bouche, dont j'ai d'emblée aimé la lèvre inférieure, un peu boudeuse, ai-je envie de dire, pour ne pas penser qu'elle était amère, comme la mienne."

Richard Millet      [ Dévorations  ]

12:23 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Les commentaires sont fermés.