30.01.2009

Mots d'adieu du grand-père

Le début de l'un des livres préférés de Barack Obama

"I am not ashamed of my grandparents for having been slaves. I am only ashamed of myself for having at one time been ashamed.

About eighty-five years ago, they were told that they were free, united with others in our country, and they believed it, they exulted in it.They stayed in their place, worked hard, and brought up my father to do the same. But my grandfather is the one, he was an odd old guy, and I am told I take after him. It was he who caused the trouble. On his deathbed, he called my father to him and said:Son, after I'm gone, I want you to keep up the good fight,I never told you but our life is a war and I have been a traitor all my born days, a spy in the enemy's country ever since I give up my gun back in the reconstruction. Live with your head in the lion's mouth. I want you to overcome them with yeses, undermine them with grins, agree them to death and destruction, let them swoller you till they vomit or bust wide open.Learn it to the young-uns, he whispered fiercely, then he died."

RALPH ELLISON       [Invisible man]   1952

24.01.2009

Ne rien regretter, jamais.

" Elle se souvenait qu'elle prenait des trains. Qu'il lui fallait s'en aller, se tourner vers ailleurs, où elle n'aurait plus pensée de rien, oubliant la colère et le grief et même le chagrin ...Oui, les trains qui roulaient, longeaient les campagnes et les villes, où elle n'aurait pas à descendre, le train qui longeait le monde selon la frange, l'invisible frontière d'un univers où l'on se blessait et se déchirait, si bien qu'à ces moments-là, plus rien n'existait que la sorte de paix, l'étrange, inordinaire solitude.

Ce pouvait être la mer, c'était probablement la mer où elle allait et restait quelques jours, tapie comme une bête, une fugitive, dans une de ces cabines de plage abandonnées à cette saison,, une de ces petites huttes de toile ou de bois désertées pour l'heure, où, dans l'odeur froide et rance des marées, elle s'installait avec ses châles et ses couvertures, ne redoutant ni le froid, ni le vent ni la nuit sur la mer, et quand plusieurs jours après elle revenait, on ne la voyait pas davantage, un jour, on l'apercevait dans la cour, amaigrie et ne parlant à personne, tandis qu'elle allait et venait dans ses jupes fatiguées, ouvrant et fermant les portes des armoires, et disant combien les figurines avaient séché et n'étaient plus que glaises bonnes à jeter; elle disait que rien n'avait besoin de demeurer, qu'on pouvait faire et défaire et ne rien regretter, jamais. Et bientôt, on entendait les coups de maillet et de marteau, et le bruit quand elle recommençait à travailler, et alors, ce n'était plus de grands beaux corps, ou de ces petits groupes qui avaient fait sa renommée, c'était comme autrefois, quand elle entrait à l'atelier du maitre, des mains et des pieds qu'elle modelait comme une débutante, quand le lendemain ou le soir même, elle n'entreprenait pas avec les mêmes marteaux de les détruire, cependant qu'une fois encore elle figurait le buste de Paul, plus que jamais pensant à lui, et attendant sa venue, sur une carte marquant d'une épingle,les villes où il résidait, et d'où lui parvenaient ces lettres qui disaient qu'il ne l'oubliait pas, non, il ne l'oubliait pas."

MICHELE DESBORDES     [La robe bleue ]

20.01.2009

Ceux qui ont pris le train de l'ailleurs

"Ils partaient , en bandes, après les semailles, se regroupaient dans les mêmes galetas, travaillaient comme des esclaves, sans prendre langue avec les naturels au parler pointu, toute leur espérance, et leurs amours, restées au pays natal où germaient les moissons. La littérature limousine, la vraie, est née de la déshérence du Limousin...Ceux qui ont pris , isolément,  le train de l'ailleurs, changé de lieu, ont changé d'âme. Ce qu'ils ne savaient pas, parce qu'ils le vivaient, leur est brutalement apparu dans cet arrachement, cette extériorité à soi-même où ils étaient entrainés. C'est ce qui leur a prescrit leurs thèmes, les mêmes, puisque la littérature ne peut qu'établir, dans son registre, ce qui se produit dans la réalité. Que disent-ils, ces fuyards, ces transfuges dolents, effarés? Le deuil de ceux dont ils se sentent les légataires et qui ne sont plus désormais que pour eux, parce que le Limousin va connaitre le sort des mauvaises terres.

Le progrès, les engrais, les semences de sélection, la mécanisation les rend à la friche, à l'absence et au vide. Les derniers, Michon, Millet, furent les contemporains de l'exode rural, de la mort du monde immémorial qui les avait bercés et qui va périr puisque, au lieu de le continuer, ils l'ont quitté sans retour. Ils sont les derniers qui sachent ce que furent "les petits hommes noirs" du plateau, les figures "minuscules " qui peuplaient les villages gueux épars dans les bruyères et les genêts.

Nul, après eux, ne se souviendra plus de rien puisque le rien prend inexorablement possession des lieux où nos ascendants ont joué la partie difficile, désespérée, qui leur revenait."

PIERRE BERGOUNIOUX   [Postface à  "Du pays et de l'exil" de Laurent Bourdelas ]

 

Quelle émotion! C'est toute mon ascendance maternelle.

15.01.2009

Le silence

"On a dit que le silence était une force;  dans un tout autre sens il en est une terrible à la disposition de ceux qui sont aimés. Elle accroît l'anxiété de qui attend. Rien n'invite tant à s'approcher d'un être que ce qui en sépare et quelle plus infranchissable barrière que le silence? On a dit aussi que le silence était un supplice, et capable de rendre fou celui qui y était astreint dans les prisons.Mais quel supplice-plus grand que de garder le silence-de l'endurer de ce qu'on aime! Robert se disait:"Que fait-elle donc pour qu'elle se taise ainsi? Sans doute, elle me trompe avec d'autres?" Il se disait encore:" Qu'ai-je donc fait pour qu'elle se taise ainsi? Elle me hait peut-être et pour toujours."

Et il s'accusait. Ainsi, le silence le rendait fou, en effet, par la jalousie et par le remords. D'ailleurs, plus cruel que celui des prisons, ce silence-là est prison lui-même.Une clôture immatérielle, sans doute mais impénétrable, cette tranche interposée d'atmosphère vide, mais que les rayons visuels de l'abandonné ne peuvent traverser. Est-il un plus terrible éclairage que le silence qui ne nous montre pas une absente, mais mille, et chacune se livrant à quelqu'autre trahison? Parfois, dans une brusque détente,ce silence, Robert, croyait qu'il allait cesser à l'instant, que la lettre attendue allait venir. Il la voyait, elle arrivait, il épiait chaque bruit, il était déjà désaltéré, il murmurait:"La lettre, la lettre!" Après avoir entretenu ainsi une oasis imaginaire de tendresse, il se retrouvait piétinant dans le désert réel du silence sans fin."

MARCEL PROUST    [Le Côté de Guermantes] I

 

07.01.2009

La fête est finie

"Eh bien, voilà, c'est fini; la fête est finie.

Je vais m'apprêter pour repartir, dit-il.Qu'on ne me dérange pas.Il plaça sur la table divers objets, un nécessaire de toilette,un pistolet.Et Meaulnes, plein de désarroi, sortit sans oser lui dire un mot ni lui serrer la main.

En bas,déjà, tout le monde semblait avoir pressenti quelque chose. Presque toutes les jeunes filles avaient changé de robes.

"Que se passe-t-il? demanda Meaulnes,à un garçon de campagne, qui se hâtait de terminer son repas, son chapeau de feutre sur la tête, et sa serviette fixée à son gilet.

Nous partons, répondit-il. Cela s'est décidé  tout d'un coup.

Meaulnes ne répondit pas.Il lui était égal de s'en aller maintenant. N'avait-il pas été jusqu'au bout de son aventure?

"Si vous voulez venir avec nous, hâtez vous d'aller vous mettre en tenue. Nous attelons dans un instant"Il n'y avait pas ce soir là de lanternes aux fenêtres, Mais, comme après tout, ce  dîner ressemblait au dernier repas des fins de noces, les moins bons des invités,qui, peut-être avaient bu, s'étaient mis à chanter. A mesure qu'il s'éloignait, Meaulnes entendait monter leurs airs de cabaret, dans ce parc qui depuis deux jours avait tenu tant de grâce et de merveilles.Et c'était le commencement du désarroi et de la dévastation....Cétait la fin de la bougie dont la flamme vacilla, rampa une seconde, s'éteignit.Et Meaulnes rentra dans sa propre chambre. Malgré l'obscurité, il reconnut chacune des choses qu'il avait rangées en plein jour, en plein bonheur, quelques heures auparavant. Pièce par pièce, fidèle, il retrouva tout son vieux vêtement misérable, depuis ses godillots jusqu'à sa grosse ceinture à boucle de cuivre. Sous les fenêtres, dans la cour aux voitures, un remue-ménage avait commencé.La lueur du falot venait frapper la fenêtre; un instant, autour de Meaulnes, la chambre maintenant familière,où toutes choses avaient été pour lui si amicales, palpitait revivait.... ET c'est ainsi qu'il quitta, refermant soigneusement la porte, ce mystérieux endroit qu'il ne devait sans doute jamais revoir."

ALAIN   FOURNIER        [Le Grand Meaulnes]   1913

Un an plus tard, il était tué aux Eparges, le 22 septembre 1914

05.01.2009

vacance..(2) erreur de manip

"Les bûches qui ne se consument pas, celle-là pas encore braise, et celle-ci toujours pas cendre, parce qu'on fait du feu même en été pour aider le sol à sécher.Les gouttes de pluie suivies une à une de haut en bas le long du carreau, , rideau soulevé, front collé.Et la pluie sur la route, comme un spectacle, quand ses gouttes drues s'écrasent en libérant une armée de petits cavaliers qui galopent. Qui est le chef et où ils disparaissent?La pluie, pour la mère, toujours, "c'est juste un nuage qui passe"même quand elle dure du matin au soir.Fixer les nuages pour les empêcher de faire demi-tour, quand ils sont passés.Impossible, se déforment et s'effilochent.L'optimisme maternel que je ne comprends pas, elle, certaine que "çà va se lever". N'admet pas.

Sortir pour essayer de tromper l'ennui autrement. A travers les trèfles à quatre feuilles, jusqu'à en trouver un et n'en rien faire. Debout, de temps en temps sur la balançoire, pour voir plus loin si quelque chose se passerait.. Attendre qu'il soit six heures du soir pour aller au Pilet, faire remplir notre pot à lait en fer blanc di litre de lait quotidien, trop mousseux, écoeurant de tièdeur.Incapable d'en boire une goutte."

Martine Sonnet    [Atelier 62 ]

et si ms passe par là , je lui demande pardon pour cette étourderie et je la remercie surtout d'avoir si joliment évoqué nos enfances. AME91

Vacance

"Au mois d'août, la Régie ferme, le père est en vacances.Beaucoup de Billancourt pendant ce temps là,à la campagne aussi, mais dans les familles ou les belles-familles..Le père, en vacances chez lui.

Dans la  maison au bord de la route s'écoulent aussi trop lentement, toutes mes vacances d'écolière.De plus en plus seule, à mesure que les ainés travaillent, se débrouillent, vivent leur vie.Je rêve de passer comme eux le mois d'août à Paris mais, trop maigre, trop pâle et des yeux cernés qui me condamnent à me fortifier " au bon air de la campagne".

Tout l'été passe à essayer en vain d'effacer ce que tout le monde prend, à tort, pour des stigmates de la vie citadine. Des reproches muets à la décision paternelle de nous avoir emmenés ailleurs.Je ne sais pas quoi faire et j'expérimente tout de l'ennui.Les aiguilles figées sur les cadrans d'horloge,

 

02.01.2009

Solde

"A vendre,l'anarchie pour les masses; la satisfaction irrépressible pour les amateurs supérieurs; la mort atroce pour les fidèles et les amants!

A vendre, les habitations et les migrations, sports, féeries et comforts parfaits, et le bruit , le mouvement et l'avenir qu'ils font!

A vendre les applications de calcul et les sauts d'harmonie inouïs.Les trouvailles et les termes non soupçonnés, possession immédiate.

Elan insensé et infini aux splendeurs invisibles, aux délices insensibles,-et ses secrets affolants pour chaque vice-et sa gaieté effrayante pour la foule.

A vendre les Corps, les voix, l'immense opulence inquestionable, ce qu'on ne vendra jamais. Les vendeurs ne sont pas à bout de solde!Les voyageurs n'ont pas à rendre leur commission de si tôt!"

ARTHUR RIMBAUD    [extrait de Solde, tiré des Illuminations, 1874]

 

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