26.02.2009

Aux banlieues

"J'aurai beaucoup aimé vos charmes équivoques,

Villas, petits manoirs, usines et bicoques

Perdus au bout d'un parc qu'on défonce,ou tassés

Dans des jardins étroits qui n'ont jamais assez

De dalhias, de choux et parfois de sculptures

En fil de fer levant par dessus les clôtures

Des visages de dieux taillés dans l'isorel.

Votre artifice fut pour moi le naturel,

Et vos combinaisons où l'ordre dégénère,

Une contrée enfin tout à l'imaginaire

Vouée. Et j'ai longtemps erré, comme en dormant,

De surprise morose en fade enchantement

Mais toujours attiré plus loin, mis en alerte

Par la proximité de quelque découverte

Philosophale: au coin frémissant d'un sentier

Qui débouchait soudain sur un trou de chantier,

Ou bien vers le sommet désert d'une avenue

Conduisant en plein ciel à la déconvenue

D'un plateau hérissé de tours et ceinturé

D'un fulminant glacis d'autoroutes. J'aurai

Beaucoup aimé vos soirs, quand l'odeur de la soupe

Monte des pavillons qu'un soleil bas découpe

En signes noirs secrets sur le rouge horizon

Tandis qu'obliquement à travers un gazon

Bien tondu par un toit de serre abandonnée,

La lune sur mes pas entamait sa tournée...

Au temps du doriphore et des topinambours

J'ai vécu là pourtant en parfait autochtone,

C'est peut-être pourquoi vos hasards ne m'étonnent

Plus guère,mais je rêve à d'immenses labours

Où m'en aller tout droit de colline en colline,

A l'écart des hameaux pris par l'indiscipline

Pavillonnaire qui les rend pareils à vos

Débordements, et finiront par s'y confondre

Laissant le monde entier, par monts routes et vaux,

Tourner en rond sur soi comme un vieil hypocondre.

 

JACQUES    REDA         [Hors les murs]

20.02.2009

Just the romantic age

"They approached a group of which Miss Moncrief was the center. Reared in the old tradition, she courtesied low before Benjamin. Yes, he might have a chance. He thanked her and walked away, staggered away.

The interval until the time for his turn should arrive dragged itself out interminably. He stood close to the wall, silent, inscrutable, watching with murderous eyes th young bloods of Baltimore as they edded around Hildegarde  Moncrief, passionate admiration in their faces. But when his own time came, and he drifted with her out upon the changing floor to the music of the latest waltz from Paris, his jealousies and anxieties melted from him like a mantle of snow, he felt that life was just beginning.

You and your brother got here just as we did, didn't you?

Benjamin hesitated, if she took him for his father's brother, would it be best to enlighten her? he decided against it; it would be rude to contradict a lady. So, he nodded, smiled, listened,was happy.

I like men of your age; young boys are so idiotic; they tell me how much champagne they drink at college, and how much money they lose playing cards. You're just the romantic age, fifty.

Twenty-five is too worldly wise; thirty is apt to be pale from overwork; forty is the age of long stories that take a long cegar to tell; sixty is oh, it's too near seventy.I love fifty. Fifty seemed to Benjamin a glorious age; he longed passionately to be fifty.

I've always said, went on Hildegarde, that I'd rather marry a man of fifty and be taken care of than marry a man of thirty and take care of him."

F.SCOTT FITZGERALD      [The curious case of Benjamin Button]

15.02.2009

L'air est lourd

"L'air est lourd autour de nous. La vieille Europe s'engourdit dans une atmosphère pesante et viciée. Un matérialisme sans grandeur pèse sur la pensée; il entrave l'action des gouvernements et des individus. Le monde meurt d'asphyxie dans son égoïsme prudent et vil. Le monde étouffe; rouvrons les fenêtres. Faisons entrer l'air libre!

La vie est dure, elle est un combat de chaque jour pour ceux qui ne se résignent pas à la médiocrité de l'âme, un triste combat le plus souvent, sans grandeur, sans bonheur, livré dans la solitude et le silence. Oppressés par la pauvreté, par les âpres soucis domestiques, par les tâches écrasantes et stupides, où les forces se perdent inutilement, sans espoir, sans un rayon de joie, la plupart sont séparés les uns des autres, il y a des moments où les plus forts fléchissent sous leur peine. Ils appellent un secours, un ami; c'est pour leur venir en aide que j'entreprends de grouper autour d'eux les grandes âmes, les amis qui souffrirent pour le bien. Ces vies des hommes illustres ne s'adressent pas  à l'orgueil des ambitieux; elles ont dédiées aux malheureux.J'appelle héros seuls ceux qui furent grands par le coeur; comme l'a dit un des plus grands d'entre eux, celui dont nous racontons la vie:je ne reconnais pas un autre signe de supériorité que la bonté; où le caractère n'est pas grand, il n'y a pas de grand homme; il n'y a même pas de grand artiste; peu nous importe le succès, il s'agit d'être grand et non de le paraître."

ROMAIN  ROLLAND       [Vie de Beethoven]    1903

11.02.2009

Qu'est-ce que l'homme?

"Qu'est-ce que l'homme, si le bien suprême, l'aubaine de sa vie est uniquement de dormir et de manger?...Une bête, rien de plus. Certes, celui qui nous a faits avec cette vaste intelligence, avec ce regard dans le passé et dans l'avenir, ne nous a pas donné cette capacité, cette raison divine pour qu'elles moisissent en nous inactives. Eh bien, est-ce l'effet d'un oubli bestial, ou d'un scrupule poltron, qui me fait réfléchir trop précisément aux conséquences, réflexion, qui mise en quatre, contient un quart de sagesse et trois quarts de lâcheté?...Je ne sais pas pourquoi j'en suis encore à me dire: ceci est à faire; puisque j'ai motif, volonté, force et moyen de le faire....Pour être vraiment grand, il faut ne pas s'émouvoir sans de grands motifs,; mais il faut aussi trouver grandement une querelle dans un brin de paille, quand l'honneur est en jeu."

WILLIAM  SHAKESPEARE     [ Hamlet ]

04.02.2009

Un obstacle invisible

"Comédien, se dit-il, et comédienne l'un envers l'autre, mais personne ne trompe l'autre pourtant. Lorsqu'il arriva chez elle le lendemain matin, le trouble, l'agitation qui émanaient de lui, son regard fuyant, durent la frapper d'emblée, car la première parole qu'elle prononça fut confuse,et, par la suite, elle ne retrouva plus l'insouciant équilibre de sa conversation. Elle jaillissait, puis retombait, il y avait des pauses et des tensions qu'il fallait chasser dans un sursaut de violence. Il y avait quelque chose entre eux, un obstacle invisible, auquel leurs questions et leurs réponses se heurtaient comme des chauves-souris à un mur. Et tous deux le sentaient, ils passaient sans arrêt d'un sujet à l'autre et finalement, dans le vertige provoqué par ces paroles prudentes qui ne menaient nulle part, la conversation s'essoufla. Il s'en aperçut à temps et prétexta, lorsqu'elle lui proposa de nouveau de rester déjeuner, un entretien urgent en ville.

Tandis qu'elle le raccompagnait, ils se lancèrent des regards anxieux. Quelque chose irritait leurs nerfs, aussi fut-ce un soulagement lorsque son manteau déjà sur les épaules, il se retrouva devant la porte.Mais, tout d'un coup, il se retourna, résolu.A vrai dire, je voulais encore te demander quelque chose avant de m'en aller, cela me ferait plaisir de revoir ma chambre, la chambre où j'ai habité deux ans...

Tu n'y retrouveras rien de changé; dans cette maison, rien ne change...

C'est exactement comme autrefois, n'est-ce pas, commença-t-elle à dire avec la ferme volonté de prononcer des mots neutres,  anodins,(et pourtant, sa voix tremblait, comme voilée).

Mais il refusa que la conversation prenne cette tournure conciliante, et serra les dents.

Oui, tout, mais soudain, une colère violente fit irruption,et, amer, il ne put réprimer ses paroles:" Tout est comme autrefois, sauf nous, sauf nous!"

STEFAN  ZWEIG      [Le voyage dans le passé]

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