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09/03/2009

Le livre était fini

"Puis la dernière page était lue, le livre était fini. Il fallait arrêter la course éperdue des yeux et de la voix qui suivait sans bruit, s'arrêtant seulement pour reprendre haleine dans un soupir profond. Alors, afin de donner aux tumultes depuis trop longtemps déchainés en moi pour pouvoir se calmer ainsi, d'autres mouvements à diriger, je me levais, je me mettais à marcher le long de mon lit, les yeux encore fixés à quelque point qu'on aurait vainement cherché dans la chambre, ou dehors, car il n'était situé qu'à une distance d'âme, une de ces distances qui ne se mesurent pas par mètres et par lieues, comme les autres, et qu'il est d'ailleurs impossible de confondre avec elles quand on regarde les yeux lointains de  ceux qui pensent à autre chose.Alors quoi, ce livre, ce n'était que çà? Ces êtres à qui on avait donné plus de son attention et de sa tendresse qu'aux gens de la vie, n'osant pas toujours avouer à quel point on les aimait; ces gens pour qui on avait haleté et sangloté, on ne les verrait plus jamais, on ne saurait plus rien d'eux....On aurait tant voulu que le livre continuât, et, si c'était impossible, avoir d'autres renseignements sur tous ces personnages, apprendre maintenant quelque chose de leur vie, employer la nôtre à des choses qui ne fussent pas tout à fait étrangères à l'amour qu'ils nous avaient inspiré et dont l'objet nous faisait tout à coup défaut, de ne pas avoir aimé en vain, pour une heure, des êtres qui demain ne seraient plus qu'un nom sur une page oubliée dans un livre sur la valeur duquel nous nous étions bien mépris, puisque son lot ici-bas, n'était nullement, comme nous l'avions cru de contenir l'univers et la destinée, mais d'occuper une place fort étroite dans la bibliothèque du notaire...."

MARCEL  PROUST    [Préface à la traduction de SESAME ET LES  LYS  de John Ruskin ]

 

C'est l'éloge que nous aurions tous aimé écrire, sur le bonheur de lire, notre ressenti d'enfant et d'adolescent. AME 91

 

08:56 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

Quel furieux, ce Marcel, vraiment... On le lit et vingt lignes après on est retransporté dans cet univers magnifique ephémère et sensible, celui de se recherche aussi, celui de son âme et de ses amour ...
AME : bravo les initiales...!!! (91 pour l'Essones ou bien ?)
Merci des extraits en tout cas ...

Écrit par : PdB | 12/03/2009

Les commentaires sont fermés.