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25/04/2009

Ne t'endors pas

"Nous avions bavardé à bâtons rompus pendant quelques temps; il se plaignit de ses pieds, des cors et des becs-de-perroquet dont il affirmait qu'ils étaient la conséquence directe d'une grave erreur,celle de forcer des pieds africains à chausser des chaussures européennes. Finalement, il me demanda ce que j'attendais des études. Je lui dis que je n'en savais rien; il secoua sa grosse tête chenue.

-Oui, dit-il, c'est çà le problème, tu ne sais pas. Tout ce que tu sais , c'est ce qu'on attend de toi, c'est que tu fasses des études; et , les gens qui sont assez vieux pour savoir, qui se sont battus pendant toutes ces années pour que tu aies le droit d'aller à l'université, le prix réel de ton admission; ils sont tellement contents de t'y voir qu'ils ne vont pas te dire la vérité.

-Et qu'est-ce que c'est?

-Laisser ta race à la porte. Abandonner ton peuple.

Comprends bien une chose, mon garçon.Tu ne vas pas à l'université pour recevoir un enseignement, tu y vas pour être dressé. Ils vont te dresser à vouloir ce dont tu n'as pas besoin.Ils vont te dresser à manipuler les mots de manière à ce qu'ils n'aient plus aucune signification. Ils vont te dresser à oublier ce que tu sais. Ils vont si bien te dresser que tu vas croire qu'ils te parlent de l'égalité des chances et du style américain et toutes ces conneries. Ils vont te donner un bureau  réservé aux cadres, t'inviter à des diners mondains et te dire que tu fais honneur à ta race, jusqu'à ce que tu veuilles commencer à diriger les choses et là, ils tireront sur ta chaine et te feront savoir que tu es peut-être un nègre, bien dressé, bien payé, mais que cela n'empêche pas que tu sois un nègre; je te dis simplement de garder les yeux ouverts, ne t'endors pas ."

BARACK  OBAMA        [ Les rêves de mon père ]

14:10 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

16/04/2009

Vous avez la fierté des pauvres

"A ma grande stupéfaction, il ne leur fallut qu'une minute ou deux pour se mettre à manger en silence et avec une lugubre application. Peut-être le porridge engluait-il leur langue.

Vous ne goûtez pas le vôtre, Jones,me demanda le docteur en reprenant un peu de caviar.

Je n'ai pas assez faim.

Et vous n'êtes pas assez riche, cela fait plusieurs années que j'étudie la cupidité des riches. Ces cadeaux que je leur offre après le diner, ils pourraient facilement se les acheter eux-mêmes, mais alors, ils les auraient gagnés, ne fût-ce qu'en signant un chèque. Les riches sont capables de n'importe quoi pour obtenir des cadeaux gratis. L'épreuve de ce soir est une des plus pénibles auxquelles je les aie soumis et voyez avec quel empressement ils avalent leur porridge froid, de manière à hâter l'heure des récompenses.Regardez les , Jones, ils sont tellement pressés qu'ils en oublient de boire...Est-ce qu'ils ne vous rappellent pas un peu des cochons dans leur auge?On dirait presque que çà leur plait. Mr Kips a renversé du porridge sur sa chemise; nettoyez le , Albert.

Je vous trouve révoltant, Dr Fischer.

Oui, je comprends votre sentiment, il m'arrive d'ailleurs de le partager mais ma recherche doit être menée à son terme. Bravo, Divisionnaire, vouz allez les rattraper.Deane, mon garçon, vous êtes un fortiche de la cuiller.Dommage que vos admiratrices ne puissent pas vous voir en train de bâfrer.

Pourquoi faites-vous çà?

Pourquoi vous le dirais-je? Vous ne faites pas partie des nôtres.Vous n'en ferez jamais partie.Je vois que vous avez la fierté des pauvres.

 

GRAHAM  GREENE    [Dr Fischer de Genève ]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

17:26 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

11/04/2009

Notre petit monde

"A la fin de l'après-midi, ils se promenaient ou allaient à Cannes. Puis ils rentraient. Après le diner aux bougies, lui en smoking, elle en robe du soir, ils allaient au salon où ils admiraient, dans le cadre de la baie, les inutiles volutes de la mer. Tout comme au Royal, ils fumaient des cigarettes chères et s'entretenaient de sujets élevés, musique ou peinture ou beautés de nature. Il y avait même parfois des silences. Alors, elle commentait les minuscules animaux de velours qu'ils avaient achetés à Cannes, les disposait mieux sur la table qui leur était réservée, les chérissait du regard. Notre petit monde,disait-elle en caressant le petit âne, son préféré. Eh oui, pensait-il, on a le social qu'on peut. Ou bien, elle se mettait au piano et chantait cependant qu'il écoutait, avec un vague sourire au ridicule de leur vie.

 

Ou encore, ils parlaient de littérature. c'était effrayant à quel point ils s'intéressaient à la littérature. Sombrement, il savourait la misère de leurs entretiens. L'art était un moyen de communion avec les autres, dans le social, une fraternisation. Dans une ile déserte, pas d'art, pas de littérature....

Ou encore, tout en lui lisant du Proust, elle croisait trop haut les jambes cependant qu'il se disait qu'une conversation avec une demi-douzaine de crétins de la Société des Nations, eût été autrement chargée de vitamines. A quoi bon Proust, à quoi bon savoir ce que faisaient et pensaient des humains, si on ne vivait plus avec eux. Lui, ces évaluations proustiennes d'importance mondaine lui faisaient mal, et il souffrait, rejeté, d'assister à ces stratégies d'ascension sociale, basses et salubres;les bavardages de ce snob homosexuel m'ennuient, disait-il alors et pour la forcer à se remettre en état de décence, il lui proposait de jouer aux échecs. Alors, elle se levait pour chercher le jeu et la robe redescendait. Sauvé, plus de cuisses. Leur pauvre vie.

ALBERT  COHEN                  [Belle du Seigneur]

 

14:35 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)