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01/05/2009

Ecrire déchirée

"La mort d'Arcadius me précipita dans mes cahiers. J'écrivis. J'écrivis désespoir. Ecrire se porte bien au dernier bout d'un bord quelconque de soi.Ti-Cirique n'avait plus le temps de me lire. Il était dépassé par ce balan de vocables dénoués dans l'alphabet, cette tristesse découpée en virgules pour instruire des silences; cette langueur qui m'inspirait des mots balafrés par des traits, ou ces mots laissés inachevés pour ouvrir chaque page à mon Arcadius. Je laissai sécher mes larmes pour déposer d'accablants petits points sur les i. J'enfilai des frissons sur des fils d'encre, je nouais ensemble les souvenirs de mon Esternome et de mon Idoménée, deux songeries sur Basile, sept pensées sur mon Arcadius, et je les grageais comme du manioc nocturne qui me faisait de l'encre avec l'eau de mes yeux. J'écrivis des Haïkaïs plus froids que dix-sept clous de  cercueil, et des silles que je voulais amers comme du fiel de crapaud. J'écrivis des mots- dictionnaires qui s'extirpèrent de moi comme des caillots de mort, moi, plus exsangue que vache au crochet d'abattoir. J'écrivis- sentiments qui associaient les verbes comme le font les dormeuses. J'écrivis- couleurs comme Rimbaud en visions. J'écrivis- mélancolies qui renforçaient la mienne. J'écrivis- hurlements qui pour liquéfier l'encre battaient comme des paupières. J'écrivis-choses involontaires, sorties d'on ne sait où commes des chiennes apeurées. J'en parlai à Ti-Cirique pour lui dire que les écrivains sont fous de vivre au coeur de pareilles choses; lui me dit que les écrivains d'aujourd'hui ne connaissent plus cela.; ils ont perdu l'élan primal de l'écriture qui sort de toi comme une nécessité, avec laquelle tu te gourmes(solitaire à jamais)comme contre ta vie emmélée à la mort dans l'indicible sacré.Et de ce drame-là, on ne fait pas métier."

 

PATRICK    CHAMOISEAU        [Texaco]

14:05 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

Bien qu'elle ait des attraits, je ne goûte pas cette prose (il fallait que ça arrive; que cela chûsse (?) sur un Ilien est bien du goût du hasard, mais aussi, de mon état : je ne suis pas plus que lui d'ici, (ou d'ailleurs, d'ailleurs...) et surtout, je ne me sens pas de ces métaphores, certainement savantes et érudites, elles ne me disent rien). Savez-vous AME, je lis "le rivage des Syrtes", ces temps-ci- parmi d'autres, évidemment, car il ne faut pas, par les écrivains, se laisser dépasser ni qu'ils nous dépassent...), et l'homme, là, Aldo, Julien Gracq géographe merveilleux, magnifique, lui, ne me perd pas : je reste avec lui, se cache-t-il derrière quelques patronymes quelques cultures approfondies et érudites ? Je ne pense pas, mais je continue, et je le suis, comme une sorte de confiance s'est ins-taurée entrelui, écrivant, moi, lisant : j'aime assez ces îles (justement) et ces territoires désolés (je pense à ceux de Chamoiseau, aussi bien...) et je regarde le monde qui tourne avec sa propre vitesse, tandis que moi, lisant et souffrant la perte de mes amis, je me sens, parfois, un peu immobile... à bientôt en tout cas.

Écrit par : PdB | 02/05/2009

C'est juste mais précisément, Chamoiseau ne voulait pas une langue directement accessible, il voulait se démarquer et montrer l'écart entre les paroles et la façon de les rendre avec ce mélange des genres de son vocabulaire(ce qui fait qu'on peut ne pas être touché);la narratrice utilise les récits de ses vieux parents et est fière de son savoir; il semble qu'il soit presque impossible de ne pas trahir la pensée de ces gens qui ont abandonné les campagnes pour s'installer en périphéries de villes.
Ah, Julien Gracq....Là, on atteint les sommets; le nom de jeune-fille de ma mère est Poirier, par moment, rêver qu'on est de la descendance!!Pauvre sotte!!
Pas tout à fait d'accord avec l'idée qu'il ne faut pas se laisser dépasser par certains écrivains qui nous dépassent;sinon, je n'aurais jamais lu Faulkner..
Reste que le gros de mes amours en lecture , c'est quand l'auteur m'embarque et m'empoigne rapidement.
DONC,tenter de ne pas céder au découragement face aux pertes des gens qu'on aime; Th Bernhard dit qu'à notre âge,on devient des"voyageurs en enterrements"; horrible mais il est vrai qu'il faut faire peu à peu son deuil d'un tas de choses;je ne crois pas qu'on soit immobile et qu'on végète; la preuve, ce qui nous traverse la cervelle....
Amitiés AME

Écrit par : AME91 | 03/05/2009

C'est bien de l avoir precise, merci.
Que la black hattitude soit avec vous

Écrit par : blackhattitude | 26/10/2009

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