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24/05/2009

Ceux-là ne font rien: ils travaillent.

"Il pleure sur son empire perdu: sur le règne à Combleux, d'un enfant sur deux femmes, c'est à dire sur le monde. Car deux femmes prosternées de part et d'autre de vous, c'est le monde. Et je ne crois guère quant à moi, le connaissant un peu par ma vieille fréquentation des Onze, je ne crois pas qu'il ait souffert enfant de l' absence de son père, comme on l'a tant dit; non, le départ du père, la perte du père, ne lui fut pas une souffrance, mais un extraordinaire soulagement, une couronne inespérée; car le père était le rival, (et bien sûr, me dites vous, il y avait une autre rivalité, plus diffuse, plus ancienne, plus spectrale quoique plus visible: celle qui, en belles étendues d'eaux asservies sous le corset de pierres dures, s'allongeait sans un pli d'Orléans à Montargis, la marque scélérate de celui qui excellait dans les détours de l'hydraulique..Mais le grand-père avait la grande élégance d'être un rival mort, de  ceux qui se transforment très alchimiquement en modèles).

Le père était le seul rival notable, le vivant, celui qui parle en votre présence et n'est pas de votre avis, et ce rival éclipsé, lui, François-Elie disposa tout à loisir-enfin presque- des deux robes dont il fut l'unique objet.....

C'est donc ce jour-là peut-être que l'enfant dévalant la pente du jardin franchit les buis, traverse à toutes jambes le chemin de halage et l'élan l'emporte jusqu'en  haut de la levée où il s'arrête pile, car au-dessous, c'est l'eau, ce devrait être l'eau.. L'eau est partie, l'eau est morte. Et dans la boue du bief, dans les sables détrempés de Loire, des chevaux avec des charrettes et des bataillons de Limousins avec des hottes transportent de la boue sur le rivage, il faut curer de temps en temps...l'enfant arrêté considère tout cela avec beaucoup d'intérêt, les Limousins noirs,la boue, l'odeur noire; à peine pense-t-il encore à faire trembler les deux femmes qu'il tient à sa disposition. Les voici qui le rejoignent, qui reprennent souffle, qui rient et grondent un peu; s'il les regardait, il verrait que sa mère, elle aussi considère tout cela avec beaucoup d'intérêt, l'oeil agrandi, les narines ouvertes à l'odeur noire: grande, belle, sage et pieuse mais privée d'homme depuis le départ du poète, et les narines passionnément ouvertes à l'odeur noire. François-Elie sans la regarder demande ce que font ces gens "Ils refont  ce qu'a fait une première fois ton grand-père, ils font le canal".

Alors, l'enfant avec un grand sérieux et sur un ton d'évidence fâchée:

Ceux-là ne font rien: ils travaillent."

PIERRE   MICHON       [Les Onze]

18:18 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

quel joli livre, tragique et pourtant si personnel...

Écrit par : PdB | 27/05/2009

Oui, théatral, sensuel, à l'écriture si puissamment évocatrice que je n'avais pas saisi au début que le tableau n'existait pas.Pas une lecture de RER, il faut s'y pencher dans le silence pour voir ce qu'on peut y trouver ,pour soi et si l'on veut réfléchir sur l'art
AME

Écrit par : Anne-Marie Emery | 28/05/2009

Je l'ai longuement entendu sur france culture, il y fut invité à de nombreuses reprises (il fut lauréat du prix de cette radio, dans les années 80 pour "vies minuscules" qui par certains côtés... la critique est aisée... mais ce n'en est pas une non plus) et une mise en abîme du tableau consistait à en dire que "puisque nous en parlons, c'est bien qu'il existe..." mais je crois (pour ma part) que vous avez raison, il existe (peut-être) mais ça n'a aucune importance, le livre est là. Comme une gifle pour les imbéciles en même temps, et une terreur pour les pouvoirs puisque l'imagination les surpasse : en même temps, pour l'auteur, quelle discipline et quelles contraintes...
Amitiés AME
PdB

Écrit par : PdB | 28/05/2009

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