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27/09/2009

Le lieu de l'absence de lieu

"ce que moi, Georges Perec, je suis venu questionner ici, c'est l'errance, la dispersion, la diaspora.

Ellis Island est pour moi le lieu même de l'exil,

c'est à dire

le lieu de l'absence de lieu, le non-lieu, le

nulle part.

c'est en ce sens que ces images me concernent, me

fascinent, m'impliquent,

comme si la recherche de mon identité

passait par l'appropriation de ce lieu dépotoir

où des fonctionnaires harassés baptisaient des

Américains à la pelle.

ce qui pour moi se trouve ici

ce ne sont en rien des repères, des racines ou des traces

mais le contraire:quelque chose d'informe, à la

limite du dicible,

quelque chose que je peux nommer clôture, ou scission,

ou coupure

ce qui est pour moi très intimement lié au fait d'être juif...

c'est une évidence si l'on veut, mais une évidence médiocre,

qui ne me rattache à rien

ce n'est pas un signe d'appartenance

ce n'est pas lié à une croyance,à une religion, à une pratique

à un folklore, à une langue;

 ce serait plutôt un silence, une absence, une question

une mise en question,un flottement,une inquiétude:

une certitude inquiète

quelque part, je suis étranger par rapport à quelque chose de moi-même

je ne parle pas la langue que mes parents parlèrent, je ne partage aucun des souvenirs qu'ils purent

avoir, quelque chose qui était à eux, qui faisait qu'ils étaient eux, leur histoire, leur culture, leur

espoir ne m'a pas été transmis.je n'ai pas le sentiment d'avoir oublié mais de n'avoir jamais pu apprendre."

GEORGES  PEREC     [Ellis Island ]

 

19:07 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

22/09/2009

Les extrémités de la solitude

"Pour parler encore plus expressément des amants, ils se trouvaient tourmentés encore par d'autres angoisses au nombre desquelles il faut signaler le remords. Cette situation, en effet, leur permettait de considérer leur sentiment avec une sorte de fiévreuse objectivité.Et il était rare que dans ces occasions leurs propres défaillances ne leur apparussent pas clairement. Ils en trouvaient la première occasion dans la difficulté qu'ils avaient à imaginer précisément les faits et gestes de l'absent; ils déploraient alors l'ignorance où ils étaient de son emploi du temps. Il leur était facile à partir de ce moment, de remonter dans leur amour et d'en examiner les imperfections. En temps ordinaire, nous savions tous , consciemment ou non, qu'il n'est pas d'amour qui ne puisse se surpasser et nous acceptions pourtant que le nôtre demeurât médiocre. Mais le souvenir est plus exigeant, ce malheur qui nous venait de l'extérieur et qui frappait toute une ville, ne nous apportait pas seulement une souffrance injuste, il nous faisait aussi consentir à la douleur.

Cet abandon général qui pouvait à la longue tremper les caractères, commençait pourtant par les rendre futiles, ils avaient la mine réjouie sur la simple visite d'une lumière dorée, tandis que les jours de pluie mettaient un voile épais sur leurs visages et leurs pensées....Dans ces extrémités de la solitude, personne ne pouvait espérer l'aide du voisin, et chacun restait seul avec sa préoccupation. Si l'un d'entre nous par hasard essayait de se confier ou de dire quelque chose de son sentiment, la réponse qu'il recevait le blessait la plupart du temps;il s'apercevait que son interlocuteur et lui ne parlaient pas de la même chose. Lui en effet, s'exprimait du fond de longues journées de rumination er de souffrances, et l'image qu'il voulait communiquer avait cuit longtemps au feu de l'attente et de la passion.L 'autre, au contraire imaginait une émotion conventionnelle, la douleur qu'on vend sur les marchés, une mélancolie de série.Bienveillante ou hostile, la réponse tombait touiours à faux, il fallait y renoncer.Les douleurs les plus vraies prirent l'habitude de se traduire dans les formules banales de la conversation."

ALBERT   CAMUS     [La peste]

08:58 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

14/09/2009

Il m'est venu un doute

"J'ai rencontré une personne, prétend avoir dit Pereira, ou plutôt deux personnes, un jeune homme et sa petite amie. Parlez moi d'eux, dit le docteur Cardoso. Bien, dit Pereira, il y a que pour la page culturelle, j'avais besoin de préparer les nécrologies anticipées des écrivains importants et la personne que j'ai rencontrée a fait son mémoire de maitrise sur la mort; aussi l'ai-je pris comme stagiaire mais ce jeune homme a la politique en tête et il fait chaque nécrologie avec une vision politique à vrai dire je crois que c'est son amie qui lui met ces idées en tête, enfin bon, le fascisme, le socialisme, la guerre civile en Espagne et d'autres choses du même genre, tous des articles impubliables, et il m'est venu un doute: si ces deux jeunes avaient raison? Dans ce cas ce sont eux qui auraient raison, dit avec calme le docteur Cardoso mais c'est l'histoire qui le dira, doutor Pereira et non pas vous. Oui, mais s'ils avaient raison, ma vie n'aurait pas de sens, çà n'aurait pas de sens que je dirige la page culturelle de ce journal de l'après-midi où je ne peux pas exprimer mon opinion, où je dois publier des récits du dix-neuvième siècle français; plus rien n'aurait de sens.

Eh bien dit le docteur Cardoso,croire qu'on est "un" et qu'on se suffit à soi-même, détaché de l'incommensurable pluralité des propres "moi"représente l'illusion, au demeurant ingénue d'une âme unique de tradition chrétienne,...nous avons plusieurs âmes en nous: ce qu'on appelle la norme, ou l'être ou la normalité, n'est qu'un résultat, non un préalable.Eh donc, qu'est-ce qu'il me reste à faire? demanda Pereira. Si vous voulez vous repentir de votre vie, allez-y, parce que somme toute, doutor Pereira,si vous commencez de penser que ces jeunes gens ont raison, et que votre vie a été inutile jusqu'à présent, pensez le. Peut-être que dorénavant, votre vie ne vous semblera plus inutile, et vous ne compenserez plus vos tourments par la nourriture et des citronnades pleines de sucre."

ANTONIO  TABUCCHI      [Pereira prétend]

16:01 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (6)