26.10.2009
Ma chère Grand'mère,
"Je suis fort embarassé. Mme C. doit voir ce portrait, et bien que je le fasse, j'éprouve une certaine pudeur à lui dire que je la trouve charmante.C'est pourtant la triste réalité. Mme C. doit avoir de 22 à 25 ans. Une tête ravissante, deux yeux doux et clairs, une peau fine et blanche, une tête digne d'être rêvée par un peintre amoureux de la beauté parfaite, encadrée de beaux cheveux noirs . Oh, la tâche insupportable de braver Musset et de dire surtout quand on le pense,Madame, vous êtes jolie, extrêmement jolie.
Eh bien, non, je paraitrais un imbécile à Mme C. et je réserve pour une lettre qu'elle ne verra pas la célébration de ses charmes physiques.
La conversation de Mme C. m'est venue consoler de mes chagrins multiples et de l'ennui que respire Salies pour qui n'a pas assez de "doubles muscles", comme dit Tartarin, pour aller chercher dans la campagne avoisinante le grain de poésie nécessaire à l'existence et dont, hélas est complètement dépourvue la terrasse pleine de caquets et de bouffées de tabac où nous passons notre existence. ..Je maudis les génies ennemis du repos des humains qui m'ont forcé de dire des fadaises devant quelqu'un de si bon pour moi et de si charmant .C'est une torture, je t'aurais dit combien mon séjour ici me ravit, combien je serais chagrin de son départ, j'aurais tâché de dépeindre éloquemment ses traits et de te faire sentir sa beauté intérieure, mais, jamais, mon rôle est déjà stupide ainsi!
Bonjour, Grand'mère, comment çà va-t-il?
Marcel "
MARCEL PROUST [ Lettres à Mme C.]
Salies de Bearn 1885 ou1886 Hotel de la paix
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23.10.2009
Totalement seul
"J'ai beau n'être pas isolé; je n'en suis pas moins totalement seul. Les femmes , elles, sacrifient toujours davantage à leur penchant absurde, quasi bestial pour la vie en société.
Nous sommes tous ensemble à des centaines de milliers de kilomètres les uns des autres. Nous vivons dans une bâtisse qu'on aurait tort de croire vaste.
Les membres de la famille subissent chaque jour l'amputation ignoblement persistante de l'esprit qui règne ici, leurs corps en premier lieu , leurs têtes en second lieu s'imprègnent de centaines voire de milliers d'actes consternants de cleptomanie mentale qu'ils inhalent."
THOMAS BERNHARD [ Persecution ]
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12.10.2009
Un vrai livre
"Un vrai livre affecte à quelque degré ce que nous pensions et donc, ce que nous sommes. Il change, dans une certaine mesure, le monde qui consiste en partie, dans l'idée qu'on s'en fait, soit qu'il l'orne et l'accroisse, soit qu'il en consomme la ruine. Mais ce désastre, cette perte, si on les surmonte, peuvent être tournés à profit, se muer en richesse et en joie....Je ne sache pas de livre, lorsqu'il a compté , qui n'ait fait trembler le sol de l'existence, disloqué la vision pauvre, grossière que je prenais, avant qu'il ne l'ébranle pour la réalité."
PIERRE BERGOUNIOUX [Un peu de bleu dans le paysage]
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04.10.2009
Je vais à pied
"On ne peut pas connaitre un pays par la seule science géographique.On ne peut, je crois, rien connaitre par la science;c'est un instrument trop exact et trop dur.Le monde a mille tendresses dans lesquelles il faut se plier pour les comprendre; la certitude géographique est semblable à la certitude anatomique. Vous savez exactement d'où le fleuve part, et où il arrive et dans quel sens il coule, mais la vraie puissance du fleuve, ce qu'il représente dans le monde, sa lumière intérieure, son charroi de reflets, sa charge sentimentale de souvenirs, ce lit magique qu'il se creuse intantanément dans notre âme, ses impondérables limons dans les océans intérieurs de la conscience des hommes, la géographie ne vous l'apprend pas plus que l'anatomie n'apprend au chirurgien le mystère des passions.Il n'y a pas de plus puissant outil d'approche et de fréquentation que la marche à pied...
Il me faut employer dans mon déplacement cette lenteur qui met un temps infini et combien de délicatesse pour passer du plateau porteur de chênaies aux alluvions lointaines de ruisseaux et des fleuves, couvertes de champs où s'épaississent les herbes bleues. Je n'apprendrais rien si je devais me heurter violemment aux harmonies que cette terre compose avec patience et certitude.Ils me font rigoler quand ils disent que je suis poète.Triste défaite de corps qui ont perdu le goût de vivre parce qu'ils ont perdu la façon.Je vais à pied; du temps que je fais un pas, la sève monte de trois pouces dans le tronc du chêne, le saxifrage du matin s'est relevé de deux lignes,le buis a changé mille fois le scintillement de toutes ses feuilles, l'alouette m'a vu et a eu le temps de se demander ce que je suis, puis qui je suis, ;le vent m'a dépassé, est revenu autour de moi, est reparti. Du temps que je fais l'autre pas, la sève continue à monter, et le saxifrage à se relever, le buis à frémir, l'alouette sait qui je suis et se le répète à tue-tête, dans le cisaillement métallique de son bec dur; et ainsi, de pas en pas tandis que la vie est la vie et que la route ne va pas à quelque endroit mais est quelque chose."
JEAN GIONO [Provence]
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