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15/11/2009

Plus de lait, du jour au lendemain.

"et lui, qui repoussait la tétine, rabachait-elle aux infirmières sans les regarder, opiniâtre et fermée. ..

On lui avait proposé ce logement clair, au troisième étage, depuis lequel elle passait des heures lourdes, hébétées, à attendre derrière la fenêtre close le retour de Titi. Mais elle ne bougeait pas, guettant la voiture qui ramènerait Titi, et sachant maintenant qu'il suffisait à Max d'avoir la liberté de garder l'enfant aussi longtemps qu'il le voulait..Trois ou quatre heures en compagnie de Titi (l'enfant souvent grogneur, mystérieusement et ennuyeusement insatisfait et la chétivité de son corps translucide, son insignifiance décevante: pas un beau bébé tel qu'on montrait dans tout leur éclat, potelé et rieur, juste en face de l'immeuble, une affiche incitant à la procéation, mais un enfant modique , enchifrené, jamais rayonnant après qu'il avait bien mangé et bien dormi) quelques heures à s'occuper de Titi avec sa femme fatiguaient Max et tous deux le ramenaient sans regret, sentait Rosie.. Mais elle aurait attendu bien davantage toute la nuit et toute la journée du lendemain si Max avait décidé de garder Titi tout ce temps là.

Elle pensait à son frêre Lazare et regardait courir les enfants de la cité entre les arbres secs et courts, les bancs de pierre et les balançoires. Ils s'élançaient avec une vitalité féroce, une ardeur menaçante; ils passaient et repassaient entre les deux hautes jambes rouillées du panneau qui supportait l'affiche, (l'irradiante plénitude des petites chairs colorées),  et Rosie les suivait de son regard lent, et il lui venait la certitude parfaite et presque froide que jamais Titi ne galoperait ainsi, ardent, féroce, inquiètant d'allégresse.Jamais il ne le pourrait. Rosie Carpe et Max et peut-être aussi dans une certaine mesure, Lazare avaient empêché que Titi pût bondir sauvagement, et victorieusement comme le faisaient ces enfants-là, qui soulevaient en bas des nuées de poussière chaude; Rosie scrutait les déplacements tourbillonnants des gamins insatiables, qui piaillaient en bas, leurs mollets durs tout blanchis du sable malpropre des aires de jeux, et elle songeait avec une amertume glacée et presque satisfaite(car je le sais depuis toujours, se disait-elle)que cette âpre ivresse de l'enfance ne serait jamais pour Titi. Il serait toujours son pauvre Titi. Et elle inspirait de maigres goulées d'air et attendait, les jambes ankylosées de reconnaitre la voiture qui lui ramènerait l'enfant."

MARIE   NDIAYE  [Rosie  Carpe]

14:05 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

Ca fait envie, hein... ! On se demande pourquoi vous avez choisi cette auteur...? Non, on soutient, évidemment, et on pense pareil, c'est pas compliqué : même les pleutres (suivez mon regard vers ce connard à peine sorti de ses miasmes), les hypocrites (ouais, la couleur de sa peau, ouais); les ignobles, les infâmes (enfin en un mot : ce gouvernement) ne parviendront jamais à nous empêcher de penser, et juste encore, avec ce genre d'écrivain. Alors on remercie,voilà, AME.

Écrit par : PdB | 16/11/2009

oui, terrible cette réflexion qu'elle mène sur la culpabilité qu'on transmet, la mauvaise conscience, la bonne conscience de certains; c'est très dur, violent même à l'image des mots dont elle qualifie notre pauvre France actuellement, et quelle superbe langue! Ce genre de lecture nous aide à ne pas nous laisser contaminer par le fléau qui nous cerne .

Écrit par : Emery Anne-Marie | 17/11/2009

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