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28/11/2009

Comme on ferait chez des gens

"Dès le premier soir, donc, j'avais pris ce dédale qui s'ouvrait en face du corridor côté hotel, sur l'avenue en pente par laquelle on pouvait échapper aux buildings et descendre vers le fleuve. Derrière le grand hall rectangulaire, on retrouvait ces stands encore et encore pour manger pas cher, un libanais dont les assiettes indiquaient mal la provenance des ingrédients, des sandwicheries-pâtisseries. Puis les boutiques, et la première: des robots ménagers, des cafetières miracle, de l'électronique bon marché, lecteurs musicaux, calculatrices, souris magiques. Peut-être qu'on pourrait écrire l'histoire industrielle récente en inventoriant tout ce qui y fut rêvé et puis manqué, via ce qu'on retrouve ainsi bradé dans les gares.

Qu'on continue encore, une bifurcation vers la gauche rejoignait l'autre bloc, celui que surmontait la patinoire. En partant sur la droite, même si l'escalator ne payait pas de mine, on traversait littéralement le hall d'un dépositaire de meubles. Alors tous ces gens qui marchaient pressés vers leur travail, on les apercevait comme traversant votre propre chambre à coucher: des mannequins de démonstration préparaient les lits pour la nuit, étaient assis aux bureaux avec faux ordinateurs, une femme modèle s'affairait sur des légumes en plastique dans la fausse cuisine sans cloison. Le lendemain, à rester quelques minutes ici dans un coin, je découvrais qu'effectivement les conversations baissaient d'un ton, comme on ferait chez des gens. Qui venait ici acheter son canapé, et comment alors l'en extraire? Seulement, c'est vrai, ils n'étaient pas chers, vraiment pas chers, les canapés transformables trois places en faux cuir.

FRANCOIS  BON     [ L'incendie du Hilton ]

 

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22/11/2009

Travailler ou se remettre au travail

"L'âne s'arrêta devant une taverne qu'un treillage recouvert de feuilles de courge poussièreuses protégeait de l'éclat bleu du ciel et des ardeurs du soleil.

Il veut dire: buvez donc un petit coup, messieurs, traduisit le noiraud. Après avoir trempé ses lèvres dans un godet rempli d'un épais vin doré, l'homme pointa le doigt vers l'arriero et déclara: D'après lui, la vie n'est pas agréable en Amérique.

Mais les gens ont beaucoup d'argent en Amérique, s'écria le tenancier, un homme au teint violacé dont une ceinture de coton rouge marquait le tour de taille impressionnant.Tout le monde se gaussa bruyamment de l'arriero, qui sortit en hochant négativement la tête, et en murmurant: ce n'est pas une vie pour un homme. Quand nous quittames la taverne, l'arriero m'expliqua d'une voix émue qu'il n'avait pas voulu dire du mal de mon pays mais simplement expliquer pourquoi il n'avait aucune envie d'émigrer.Nous dépassames une charrette pleine de raisins dorés, légèrement étourdis par les émanations douceâtres de la fermentation alcoolique débutante.; un homme sombre aux sourcils proéminents avançait en tenant la mûle par la bride.

Ce que tu veux dire, c'est que çà, c'est une vie pour un homme.

Quelque chose qui n'est pas travailler ou s'apprêter à se remettre au travail.C'est lo  flamenco, la vie de l'Andalousie, c'est lo flamenco.

L' attitude crâne et rude, l'interprétation parfaite du chant aux notes tremblées, le distique impeccablement amorcé, le dos tourné au taureau qui charge, la mantille drapée d'une manière délicieusement provocante;sur cette côte, senior inglese, nous ne travaillons pas beaucoup, c'est vrai, nous sommes sales et sans instruction mais nous savons vivre; vous savez ce que font les pauvres des villes l'été, ils louent un figuier et vont s'installer dessous avec chats, chiens et marmots, ils mangent des figues au fur et à mesure qu'elles mûrissent, et boivent l'esu fraiche des fontaines, nom d'un petit bonhomme, croyez moi, c'est le bonheur!

En Espagne, disait mon ami Don Diego, c'est soit le ventre et le bas-ventre, soit le coeur et la tête qui gouvernent notre vie. Il n'y a pas de moyen terme entre Don Quichotte le mystique et Sancho Pança, le sensuel; Pança, c'est lo flamenco....

Je lui rapportai ce qu'avait dit de l'Amérique l'ânier, à savoir qu'en Amérique, on ne faisait que travailler puis se reposer pour se remettre au travail; or l'Amérique était le monde moderne, Le flamenco, c'est ni travailler ni s'apprêter à se remettre au travail."

JOHN  DOS  PASSOS   [Rossinante reprend la route]

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15/11/2009

Plus de lait, du jour au lendemain.

"et lui, qui repoussait la tétine, rabachait-elle aux infirmières sans les regarder, opiniâtre et fermée. ..

On lui avait proposé ce logement clair, au troisième étage, depuis lequel elle passait des heures lourdes, hébétées, à attendre derrière la fenêtre close le retour de Titi. Mais elle ne bougeait pas, guettant la voiture qui ramènerait Titi, et sachant maintenant qu'il suffisait à Max d'avoir la liberté de garder l'enfant aussi longtemps qu'il le voulait..Trois ou quatre heures en compagnie de Titi (l'enfant souvent grogneur, mystérieusement et ennuyeusement insatisfait et la chétivité de son corps translucide, son insignifiance décevante: pas un beau bébé tel qu'on montrait dans tout leur éclat, potelé et rieur, juste en face de l'immeuble, une affiche incitant à la procéation, mais un enfant modique , enchifrené, jamais rayonnant après qu'il avait bien mangé et bien dormi) quelques heures à s'occuper de Titi avec sa femme fatiguaient Max et tous deux le ramenaient sans regret, sentait Rosie.. Mais elle aurait attendu bien davantage toute la nuit et toute la journée du lendemain si Max avait décidé de garder Titi tout ce temps là.

Elle pensait à son frêre Lazare et regardait courir les enfants de la cité entre les arbres secs et courts, les bancs de pierre et les balançoires. Ils s'élançaient avec une vitalité féroce, une ardeur menaçante; ils passaient et repassaient entre les deux hautes jambes rouillées du panneau qui supportait l'affiche, (l'irradiante plénitude des petites chairs colorées),  et Rosie les suivait de son regard lent, et il lui venait la certitude parfaite et presque froide que jamais Titi ne galoperait ainsi, ardent, féroce, inquiètant d'allégresse.Jamais il ne le pourrait. Rosie Carpe et Max et peut-être aussi dans une certaine mesure, Lazare avaient empêché que Titi pût bondir sauvagement, et victorieusement comme le faisaient ces enfants-là, qui soulevaient en bas des nuées de poussière chaude; Rosie scrutait les déplacements tourbillonnants des gamins insatiables, qui piaillaient en bas, leurs mollets durs tout blanchis du sable malpropre des aires de jeux, et elle songeait avec une amertume glacée et presque satisfaite(car je le sais depuis toujours, se disait-elle)que cette âpre ivresse de l'enfance ne serait jamais pour Titi. Il serait toujours son pauvre Titi. Et elle inspirait de maigres goulées d'air et attendait, les jambes ankylosées de reconnaitre la voiture qui lui ramènerait l'enfant."

MARIE   NDIAYE  [Rosie  Carpe]

14:05 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)