2348

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

27/12/2009

Pourquoi cela? C'est inutile...

"Jusqu'alors il avait jugé ces êtres-là inaccessibles, uniquement crées et mis au monde pour rouler dans de belles voitures, avec cochers et valets de pied de grand style et n'accordant aux pauvres pietons que des regards indifférents. ET voilà qu'une de ces nobles créatures avait pénétré chez lui pour lui commander le portrait de sa fille et l'inviter dans son aristocratique demeure....Enfin, la grande dame et sa pâle enfant arrivèrent. Il les fit asseoir, avança la toile et se mit à peindre. La journée ensoleillée, le vif éclairage, lui permirent d'apercevoir sur son fragile modèle certains détails qui, traduits sur la toile, donneraient une grande valeur au portrait; son coeur commença même à battre légèrement quand il sentit qu'il allait exprimer ce dont nul avant lui ne s'était encore aperçu. A voir si bien rendus par son pinceau ces traits délicats, cette chair exquise, quasi diaphane, il se sentait défaillir. Il tâchait de saisir la moindre nuance, un léger reflet jaune, une tâche bleuâtre à peine visible sous les yeux et copiait déjà un petit bouton poussé sur le front, quand il entendit au-dessus de lui la voix de la maman:Eh non, voyons, pourquoi cela?, c'est inutile; il me semble qu'à certains endroits vous avez fait ...un peu jaune. Et ici, tenez, on dirait de petites taches sombres.

Le peintre voulut expliquer que précisément ces taches et ces reflets jaunes mettaient en valeur l'agréable et tendre coloris du visage.Il lui fut répondu qu'elles ne mettaient rien du tout en valeur , que c'était là une illusion de sa part.L'artiste ne trouva rien à lui répondre.Bon gré mal gré, il dut effacer ce que son pinceau avait fait naitre sur la toile; il se mit à donner machinalement au tableau cette note uniforme qui se peint de mémoire et transforme les portraits d'êtres vivants en figures froidement irréelles, semblables à des modèles de dessin....Plein de ces impressions, il écarta le portrait, alla chercher une tête de Psyché qu'il avait naguère ébauchée puis abandonnée dans un coin. C'était une figure dessinée avec art mais froide, banale et conventionnelle. Il la reprit dans le dessein d'y fixer les traits qu'il avait pu observer sur son aristocratique visiteuse .

Lise, Lise, ah que c'est ressemblant! Superbe, Superbe, quelle bonne idée vous avez eue de l'habiller d'un costume grec! Ah, quelle surprise!

Le peintre ne savait comment les tirer de cette agréable erreur. Mal à l'aise, baissant les yeux, il murmura: c'est Psyché."

 

GOGOL        [Le journal d'un fou]     Le portrait

12:05 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

19/12/2009

A Vichy, ce 4è juin.

"A MADAME DE GRIGNAN

Enfin, ma bonne, j'ai achevé aujourd'hui ma douche et ma suerie; je crois qu'en huit jours, il est sorti de mon pauvre corps plus de vingt pintes d'eau. Je me crois à couvert des rhumatismes pour le reste de ma vie. Mes genoux sont comme guéris; mes mains ne veulent pas encore se fermer mais pour cette lessive qu'on voulait faire de moi une bonne fois, elle sera dans la perfection.

Nous avons ici une Mme de La Barois qui bredouille d'une apoplexie: elle fait pitié mais quand on la voit, laide, point jeune , habillée du bel air, avec de petits bonnets à double carillon,  et qu'on songe , de plus, qu'après vingt-deux ans de veuvage, elle s'est amourachée de M. de La Barois qui en aimait une autre à la vue du public, à qui elle a donné tout son bien et qui n'a jamais couché qu'un quart d'heure avec elle, pCur fixer les donations et qui l'a chassée de chez lui outrageusement, on a extrèmement envie de lui cracher au nez.

On dit que Mme de Péquigny vient aussi, c'est la Sibylle Cumée; elle cherche à se guérir de soixante et seize ans, dont elle est fort incommodée; ceci devient les Petites Maisons; je mis moi même hier une rose dans la fontaine bouillante, elle y fut en bouillie en un moment; cette expérience dont j'avais ouï parler me fit plaisir, il est certain que les eaux ici sont miraculeuses.

Ma chère bonne, j'attends de vos lettres présentement avec impatience, et je cause en attendant; ne craignez jamais que j'en puisse être incommodée...."

 MADAME DE SéVIGNé    [Lettres]

15:48 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

13/12/2009

retranché de la surface naturelle de la terre?

"Sous mes pieds, par conséquent, la terre devait être fantastiquement percée de tunnels et de galeries qui étaient la demeure de la race nouvelle. Quoi de plus naturel que de supposer que c'était dans ce monde souterrain que se faisait tout le travail nécessaire au confort de la race du monde supérieur....Tout d'abord, procédant d'après les problèmes de notre époque actuelle, il me semblait clair comme le jour  que l'extension graduelle des différences sociales,  à présent simplement temporaires, entre le capitaliste et l'ouvrier ait été la clef de la situation. Nous tendons à utiliser l'espace souterrain pour les besoins les moins décoratifs de la civilisation; il y a , à Londres, par exemple, le Métropolitain,  et récemment, des tramways électriques souterrains, des rues et des passages souterrains, des restaurants et des ateliers souterrains, et ils croissent et se multiplient. Evidemment, pensais-je, cette tendance s'est développée jusqu'à ce que l'industrie ait graduellement perdu son droit d'existence au soleil; je veux dire qu'elle s'était étendue de plus en plus profondément en de plus en plus vastes usines souterraines, y passant une somme de temps sans cesse croissante, jusqu'à ce qu'à la fin...Est-ce que, même maintenant un ouvrier de certains quartiers ne vit pas dans des conditions tellement artificielles qu'il est pratiquement retranché de la surface naturelle de la terre?

De plus, la tendance exclusive de la classe possédante , due sans doute au raffinement croissant de son éducation et à la distance qui augmente entre elle et la rude violence de la classe pauvre, la mène déjà à clore dans son intérêt de considérables parties de la surface du pays. Aux environs de Londres, la moitié au moins des plus jolis endroits sont fermés à la foule; de sorte qu'à la fin, on eut au-dessus du sol, les possédants, recherchant le plaisir, le confort et la beauté et au-dessous du sol, les non-possédants, s'adaptant d'une façon continue aux conditions de leur travail; ceux d'entre eux qui avaient des dispositions à être malheureux ou rebelles durent mourir et finalement, l'équilibre étant permanent, les survivants devinrent aussi bien adaptés aux conditions de la vie souterraine et aussi heureux à leur manière que la race du monde supérieure le fut à la sienne."

H.G. WELLS          [La machine à explorer le temps]

15:21 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)