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20/02/2010

Mademoiselle

"Un enfant est généralement conservateur. Je ne supportais pas la pensée que Mademoiselle allait changer quelque chose à mes habitudes. L'ordre du temps, le mécanisme de la journée me semblaient immuables, puisque j'y étais accoutumé. Il y avait par exemple le verre de lait que Mademoiselle dans son langage un peu plus gros que nature, appelait quand elle me voyait l'avaler en toute hâte par une brûlante après-midi "ce grand bol de graisse glacée"; peut-être aussi y entrait-il de ce dégoût que l'obèse, lorsqu'il n'est pas cannibale, ressent pour une nourriture qui lui rappelle sa propre chair. Donc, je ne pus admettre la température adoucie que Mademoiselle voulait donner à ma boisson en réchauffant le verre entre ses paumes. Du reste, ses mains me déplurent tout de suite. A cet âge, nous connaissons à fond les mains des grandes personnes, grâce à notre petite taille, et parce que ces mains voltigent constamment au niveau de notre enfance, descendant des nuages supérieurs où demeurent les visages. C'est pourquoi je sus très vite ce qu'il y avait à apprendre des mains de Mademoiselle: elles étaient assez petites, laides de peau, tachées de son, un peu reluisantes aussi et froides au toucher, avec des poignets gonflés et des paillettes blanches sur les ongles.. personne jamais ne m'avait effleuré le visage, tandis que Mademoiselle eut, dès l'abord, ce geste inusité et qui me jeta dans une morne stupeur, de me tapoter câlinement la joue de sa main maladroite.

Tous ses gestes me reviennent dès que je pense à ses mains, sa manière de tailler un crayon, en tenant la pointe vers son buste immense, enveloppé de laine émeraude, vers son sein monstrueux et infécond, qui se soulevait avec le mouvement prononcé, propre à ceux pour qui la respiration est un luxe, car la pauvre dame était asthmatique et souffrait d'étouffements atroces.

VLADIMIR NABOKOV      [ Mademoiselle O ]

13:58 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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