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26/02/2010

Vivre ensemble

"L'homme est un animal sociable qui déteste ses semblables. Expliquez cette singularité: plus il vit rapproché d'un sot être pareil à lui, plus il semble vouloir de mal à cet être malheureux: le ménage et ses douceurs. Les amis voyageant ensemble, qui se supportaient quand ils se voyaient tous les huit jours, qui se regrettaient quand ils étaient éloignés, se prennent dans une haine mortelle, quand une circonstance les force à vivre longtemps face à face.

L'esprit volontaire et taquin qui nous fait nous préferer, nous et nos opinions à celles de notre voisin, ne nous permet de supporter la contradiction et l'opposition à nos fantaisies. Si vous joignez à cette humeur naturelle celle que la maladie ou les chagrins vous donnent dans une plus grande proportion, l'aversion qu'inspire une personne à qui notre sort est lié peut devenir un véritable supplice."

Journal de DELACROIX   1822-1863

16:14 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

20/02/2010

Mademoiselle

"Un enfant est généralement conservateur. Je ne supportais pas la pensée que Mademoiselle allait changer quelque chose à mes habitudes. L'ordre du temps, le mécanisme de la journée me semblaient immuables, puisque j'y étais accoutumé. Il y avait par exemple le verre de lait que Mademoiselle dans son langage un peu plus gros que nature, appelait quand elle me voyait l'avaler en toute hâte par une brûlante après-midi "ce grand bol de graisse glacée"; peut-être aussi y entrait-il de ce dégoût que l'obèse, lorsqu'il n'est pas cannibale, ressent pour une nourriture qui lui rappelle sa propre chair. Donc, je ne pus admettre la température adoucie que Mademoiselle voulait donner à ma boisson en réchauffant le verre entre ses paumes. Du reste, ses mains me déplurent tout de suite. A cet âge, nous connaissons à fond les mains des grandes personnes, grâce à notre petite taille, et parce que ces mains voltigent constamment au niveau de notre enfance, descendant des nuages supérieurs où demeurent les visages. C'est pourquoi je sus très vite ce qu'il y avait à apprendre des mains de Mademoiselle: elles étaient assez petites, laides de peau, tachées de son, un peu reluisantes aussi et froides au toucher, avec des poignets gonflés et des paillettes blanches sur les ongles.. personne jamais ne m'avait effleuré le visage, tandis que Mademoiselle eut, dès l'abord, ce geste inusité et qui me jeta dans une morne stupeur, de me tapoter câlinement la joue de sa main maladroite.

Tous ses gestes me reviennent dès que je pense à ses mains, sa manière de tailler un crayon, en tenant la pointe vers son buste immense, enveloppé de laine émeraude, vers son sein monstrueux et infécond, qui se soulevait avec le mouvement prononcé, propre à ceux pour qui la respiration est un luxe, car la pauvre dame était asthmatique et souffrait d'étouffements atroces.

VLADIMIR NABOKOV      [ Mademoiselle O ]

13:58 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

13/02/2010

Un groupe de femmes

"En ce moment, presque tous les convives se roulaient au sein de ces limbes délicieuses où les lumières de l'esprit s'éteignent, où le corps délivré de son tyran s'abandonne aux joies délirantes de la liberté. les uns arrivés à l'apogée de l'ivresse restaient mornes et péniblement occupés à saisir une pensée qui leur attestât leur propre existence, les autres plongés dans le marasme produit par une digestion alourdissante niaient le mouvement; d'intrépides orateurs disaient encore de vagues paroles dont le sens leur échappait à eux-mêmes. Le silence et le tumulte s'étaient bizarrement accouplés. Néanmoins en entendant la voix sonore du valet qui, à défaut d'un maitre, leur annonçait des joies nouvelles, les convives se levèrent, entrainés, soutenus ou portés les uns par les autres.

Sous les étincelantes bougies d'un lustre d'or, autour d'une table chargée de vermeil, un groupe de femmes se présenta soudain aux convives hébétés dont les yeux s'allumèrent comme autant de diamants; c'était une haie de fleurs mélées de rubis, de saphirs et de corail; une ceinture de colliers noirs sous des cous de neige, des turbans orgueilleux, des tuniques modestement provocantes. Là, une gaze diaphane, ici, la soie chatoyante cachaient ou révèlaient des perfections mystérieuses; de petits pieds étroits parlaient d'amour, des bouches fraiches et rouges se taisaient. De frêles et décentes jeunes filles, vierges factices dont les jolies chevelures respiraient une religieuse innocence, se présentaient aux regards comme des appararitions qu'un souffle pouvait dissiper...Une Anglaise,blanche et chaste figure aérienne ressemblait à un ange de mélancolie, à un remors fuyant le crime. La Parisienne dont toute la beauté gît dans une grâce indescriptible, vaine de sa toilette et de son esprit, armée de sa toute-puissante faiblesse, souple et dure, sirène sans coeur et sans passion, mais qui sait artificieusement créer les trésors de la passion et contrefaire les accents du coeur, ne manquait pas à cette périlleuse assemblée où brillaient encore de riches Normandes aux formes magnfiques, des femmes méridionales aux yeux bien fendus.

Cet embarras  craintif, reproche ou coquetterie tout ensemble, était ou séduction calculée ou pudeur involontaire. Peut-être un sentiment que la femme ne dépouille jamais complètement, leur ordonnait-il de s'envelopper dans le manteau de la vertu pour donner plus de charme ou de piquant aux prodigalités du vice."

 

HONORE DE BALZAC       [La Peau de chagrin]

17:36 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)