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05/03/2010

Je suis devenue invisible

"Marilou et son homme habitent Caen: ils ont mis presque une heure avec leurs gilets fluorescents et leur tout petit scooter à lutter contre les bourrasques pour parcourir les quinze kilomètres de route. Sans nous connaitre davantage, nous nous jetons dans les bras l'une de l'autre. Oui, nous ferons du covoiturage ensemble, comme Jeff nous l'a recommandé. Oui, je passerai la chercher tous les jours chez elle. Oui, nous avons l'impression d'être sauvées parce que chacune vient d'apercevoir dans les yeux de l'autre la même inquiètude à l'idée de plonger dans le monde féroce du ferry; de son côté, l'exaltation flanche un peu quand elle me demande où je suis garée; Son regard tombe sur le Tracteur, encore fumant et tremblant de sa course, solitaire sur le parking...Marilou n'a ni permis ni voiture, mais on la croirait élevée pour survivre sur un parking d'hypermarché.De loin et à l'oreille, elle reconnait plus facilement une voiture que n'importe quel être humain.Elle est capable de réciter les marques et les prix de tous les concessionnaires de la ville, sait déjà l'auto qu'elle achètera, et avec quelles options, quand elle aura des sous c'est à dire très bientôt.En tous cas, elle sera neuve, c'est sûr.

Nous sommes cinq nouveaux embauchés ce jour-là à l'embarcadère. Le autres employés arrivent un à un sur le quai,une qarantaine, peut-être, des filles surtout, quelques hommes aussi. Personne n'a assez dormi, chacun garde le nez dans son reste de sommeil, le visage sans couleurs et encore froissé de la nuit, les cheveux alourdis. Peu de mots même pour demander une cigarette, quand l'un sort un paquet, les regards quêtent, les mains se tendent, des hochements de tête miment un merci,parfois un reniflement. Les gestes ressemblent à des frissons, tremblants et raides, tendus contre l'humidité qu'on sent prête à se faufiler, entre les couches de vêtements, à chaque mouvement, comme des doigts glacés jusqu'à la peau tiède.

Sur la passerelle, serrées contre la rambarde, nous attendons que les passagers descendent pour investir les lieux. Bientôt , je ne ferai plus attention à eux , happée bien plus sûrement par le monde qui va devenir le mien. Mais c'st mon premier jour et je ne peux m'empêcher de dévisager tous ces gens avec leurs valises, à qui je lance consciencieusement des "bienvenue" retentissants. Personne ne répond. Parfois, l'un d'eux me regarde aussi étonné que si le paquet de cordages enroulé sur le pont lui avait adressé la parole.Je suis devenue invisible."

FLORENCE AUBENAS     [Le quai de Ouistreham]

 

18:19 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

j'ai lu le livre, il y a peu évidemment (je n'ai pas aimé le battage télé radio presse fait autour cependant) (c'est que je n'aime pas la publicité, tout court, je déteste même) et en le refermant, on a quelque chose comme un sale goût dans la bouche, non ? Quelque chose qui fait que, les charges qu'on paye, là, sur la fiche de paye, pour "l'assurance chômage" - 4,19% du brut pour l'employeur; 2,44% du brut pour le salarié - sert à, par exemple, produire un film qui répète au chômeur "vous avez des droits mais aussi des devoirs, vous pouvez être radié" : la puanteur, et les chiffres : "faire" des statistiques, "faire sortir les gens" des statistiques, tout le monde debout, les courants d'air, la puanteur, l'ignominie tu vois c'est ça : c'est dire à quelqu'un "vous êtes le fond de la casserole", c'est ça qui est vraiment dégueulasse, et c'est ça qu'il faudrait nettoyer (et même les mots, le petit de la rue saint honoré voulait nettoyer aussi, hein...) (pas étonnant qu'elle cherche à être femme de ménage, technicienne de surface ou bonniche, tu vois) : on va aller voter, AME, on va aller voter...

Écrit par : PdB | 10/03/2010

Sans aucun doute, on va aller voter (nos enfants ne votent plus, "maman, tu crois que çà sert à quelque chose , ton vote?" que dire?
Alors, ce livre est un reportage fracassant, terriblement humain et seule une personne entrée dans le sérail pouvait livrer à la fois de telles ignominies et un tel amour de son prochain; elle emeut, elle fait sourire, souvent elle a pris de gros risques.

Un léger bémol pour moi , cependant, c'est le côté imposture (mais Walraff en avait fait autant et Orwell aussi en son temps); lorsque sa collègue endure le martyre à cause d'un mal de dents, que ressentait-elle? et dans ces multiples conversations de pauvres gens, je ressens et ne peux m'en empêcher une légère condescendance: illusions et rêves bien vains pour ces malheureux et dont elle nous fait comprendre qu'elle est très consciente.

Mais, j'ai apprécié globalement et il fallait "oser".L'article de télérama est en dessous du seuil acceptable, on se demande s'ils ont pris la peine de lire ce livre; il n'y avait pas autre chose à en dire??

Écrit par : Anne-Marie Emery | 10/03/2010

Les enfants qui ne votent pas ou plus sont bien cons, mais en même temps, avant, nous étions les premiers à scander "élections piége à cons" hein... mais pas pour les mêmes raisons sans doute... J'ai pas lu l'article de télérama (j'aime pas ce canard) (je lis que le monde et le diplo) (et des fois libé) (et le parisien le matin aux folies) (mais sinon non)
Et c'est vrai que voir les filles dire "y'a confessions intimes ce soir à la télé" comme s'il s'agissait de quelque chose de bien, d'important, ou d'intéressant, ça fait quand même froids dans le dos... je trouve... ce qu'elles subissent au fond... brrrr

Écrit par : PdB | 10/03/2010

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