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24/04/2010

Des voix brunes et des voix blondes

"De toutes les personnes qui ont été privées de la vue presque en naissant, la plus surprenante qui ait existé est  Melle Mélanie de Salignac. Elle avait un grand fond de raison, une douceur charmante, une finesse peu commune. Une de ses tantes invitait sa mère à venir l'aider à plaire à dix-neuf ostrogoths qu'elle avait à diner, et sa nièce disait: Je ne conçois rien à ma chère tante, pourquoi plaire à dix-neuf ostrogoths? Pour moi, je ne veux plaire qu'à ceux que j'aime.

Le son de la voix avait pour elle la même séduction ou la même répugnance que la physionomie pour celui qui voit. Quand elle entendait chanter , elle distinguait des voix brunes et des voix blondes; quand on lui parlait, elle jugeait la taille par la direction du son qui la frappait de haut en bas si la personne était grande ou de bas en haut si la personne était petite.Elle ne se souciait pas de voir et un jour que je lui en demandais la raison: c'est, me répondit-elle que je n'aurais que mes yeux au lieu que je jouis des yeux de tous; à tout moment, on m'oblige, et à tout moment, je suis reconnaissante; hélas, si je voyais, bientôt, on ne s'occuperait plus de moi.

A l'approche de la nuit, elle disait que notre règne allait finir, et que le sien allait commencer.On conçoit que vivant dans les ténèbres avec l'habitude d'agir et de penser pendant une nuit éternelle, l'insomnie qui nous est si fâcheuse ne lui était pas même importune...

Elle avait l'ouïe et l'odorat exquis; elle jugeait à l'impression de l'air, de l'état de l'atmosphère, si le temps était nébuleux ou serein, si elle marchait dans une place , dans une rue ou dans un cul-de -sac, dans un lieu ouvert ou dans un lieu fermé, dans un vaste appartement ou dans une chambre étroite; elle mesurait l'espace circonscrit par le bruit de ses pieds ou le retentissement de sa voix; lorsqu'elle avait parcouru une maison, la topographie lui en restait dans la tête, au point de prévenir les autres des dangers auxquels ils s'exposaient: prenez garde, ici la porte est trop basse, ici, vous trouverez une marche.Elle était peu sensible aux charmes de la jeunesse : jamais, disait-elle un bel homme ne me fera tourner la tête.

Si la peau de ma main égalait la délicatesse de vos yeux, je verrais par ma main comme vous voyez par vos yeux; si tous les corps ne sont pas autant de miroirs, c'est par quelque défaut dans leur contexture, qui éteint la reflexion de l'air; je tiens d'autant plus à cette idée que l'or, l'argent, le cuivre polis, deviennent propres à réfléchir l'air, et que l'eau trouble et la glace rayée perdent cette propriété.

L'écriture, le dessin, l'estampe, le tableau d'une seule couleur, sont autant de camaïeux; c'est apparemment le fond de la toile, l'épaisseur de la couleur et la manière de l'employeur qui introduisent dans la réflexion de l'air une variété correspondante à celle des formes; je ne vous ai pas dit, sur cette jeune aveugle tout ce que j'en aurais pu observer en la fréquentant davantage...."

DENIS      DIDEROT         [Lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient]

11:57 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

on pense à l'impérialisme des images, non ? Moi qui ne voit pas très bien (je suis borgne, et la presbytie rapplique...) , je peux dire que les odeurs mais surtout les bruits me sont des aides précieuses; toucher sans voir est une ambition magnifique (de là à aller dîner dans les restaurants au noir, non) : il y avait la dernière fois au cinéma un aveugle assis là, qui se préoccupait d'ôter sa canne pliée de la moquette sous lui pour ne pas gêner le passage des voyants, j'imagine... La vue est un beau sens sauf lorsqu'il est bas - c'est le cas, de nos jours, de bon nombre de nos contemporains et, singulièrement, de tous ceux qui nous gouvernent.

Écrit par : PdB | 25/04/2010

Oui, bien sûr, plus l'âge avance, plus on réapprend à observer, en marchant par exemple, à savourer les senteurs, à tendre l'oreille,sans doute aussi parce que tout ne nous est plus facile et évident mais peut-être parce qu'on compte un peu le temps qui nous reste(idée terrible).
Deux choses à la suite de ta réflexion, voir comment vit un aveugle est une sacrée leçon; on connait une dame qui dit savoir si le RER est un train court ou long simplement au son du freinage! Cela donne toute leur force à nos facultés tant qu'on les a, toi qui vagabondes avec un numérique à la main, tu sais de quoi il est question.
La seconde , la plus angoissante, la plus consternante, c'est l'incapacité de beaucoup de nos congénères à voir ce qui se passe autour d'eux; comment se sont-ils construits , sans lecture? souvent, je me demande ce qu'ils ont en tête; c'est probablement à cause de cette absence de culture qu'ils s'engouffrent dans toute la tentative d'embrigadement actuel et je devrais dire d'abrutissement. Restons donc à l'écart, çà me parait prudent.
à bientôt A.M

Écrit par : Anne-Marie Emery | 26/04/2010

tu sais quoi ? Je finis par croire que c'est juste de compter qui rend un peu les choses terribles... n'importe les arguties comptables, les statistiques, les mises à plat de certaines "données" (data disait Bourdieu : elle n'ont de "donné" que le nom...) : ça intéresse une sorte de distance, qui n'a rien à voir avec la vie... Alors vivons, contentons-nous de ça, et continuons, même à l'écart comme tu dis, avec prudence sans doute, avec sagesse, mais aussi avec ambition pour les mômes...
avec toi en tout cas

Écrit par : PdB | 26/04/2010

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