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30/04/2010

Je l'ai rêvée

"J'ai acheté tout ce qu'on a vendu de celle dont j'aurais voulu être l'ami, et qui n'a pas consenti même à causer avec moi un instant. J'ai le petit jeu de cartes qui l'amusait tous les soirs; cartes qu'elle maniait de ses doigts chaque soir avec ses amis préférés, qui la virent s'ennuyer ou rire, , qui assistèrent au début de sa liaison, et qu'elle posa pour embrasser celui qui vint depuis jouer tous les soirs avec elle; romans qu'elle ouvrait et fermait dans son lit au gré de sa fantaisie ou de sa fatigue, qu'elle choisissait selon son caprice du moment ou ses rêves, , à qui elle les confia, n'avez vous rien retenu d'elle, et ne m'en direz vous rien?

Romans, parce qu'elle a songé à son tour la vie de vos personnages et de votre poète; cartes, parce qu'à sa manière elle ressentit avec vous le calme et parfois les fièvres de vives intimités, n'avez vous rien gardé de sa pensée que vous avez distraite ou remplie, de son coeur que vous avez ouvert ou consolé?

Cartes, romans, pour avoir tenu si souvent dans sa main, être restés si souvent sur sa table, héros de romans ou héroïnes qui songiez auprès de son lit sous les feux croisés de sa lampe et de ses yeux votre songe silencieux et plein de voix pourtant, vous n'avez pu laisser évaporer tout le parfum dont l'air de sa chambre, le tissu de ses robes, le toucher de ses mains ou de ses genoux vous impregna.

Vous avez conservé les plis dont sa main joyeuse ou nerveuse vous froissa; les larmes qu'un chagrin de livre ou de vie lui firent couler, vous les gardez peut-être encore prisonnières...Hélas, peut-être comme vous, êtres charmants et fragiles, elle fut l'insensible, l'inconscient témoin de sa propre grâce. Sa plus réelle beauté fut peut-être dans mon désir. Elle a vécu sa vie mais peut-être seul, je l'ai rêvée."

 

MARCEL   PROUST      [Les plaisirs et les jours]

12:15 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

24/04/2010

Des voix brunes et des voix blondes

"De toutes les personnes qui ont été privées de la vue presque en naissant, la plus surprenante qui ait existé est  Melle Mélanie de Salignac. Elle avait un grand fond de raison, une douceur charmante, une finesse peu commune. Une de ses tantes invitait sa mère à venir l'aider à plaire à dix-neuf ostrogoths qu'elle avait à diner, et sa nièce disait: Je ne conçois rien à ma chère tante, pourquoi plaire à dix-neuf ostrogoths? Pour moi, je ne veux plaire qu'à ceux que j'aime.

Le son de la voix avait pour elle la même séduction ou la même répugnance que la physionomie pour celui qui voit. Quand elle entendait chanter , elle distinguait des voix brunes et des voix blondes; quand on lui parlait, elle jugeait la taille par la direction du son qui la frappait de haut en bas si la personne était grande ou de bas en haut si la personne était petite.Elle ne se souciait pas de voir et un jour que je lui en demandais la raison: c'est, me répondit-elle que je n'aurais que mes yeux au lieu que je jouis des yeux de tous; à tout moment, on m'oblige, et à tout moment, je suis reconnaissante; hélas, si je voyais, bientôt, on ne s'occuperait plus de moi.

A l'approche de la nuit, elle disait que notre règne allait finir, et que le sien allait commencer.On conçoit que vivant dans les ténèbres avec l'habitude d'agir et de penser pendant une nuit éternelle, l'insomnie qui nous est si fâcheuse ne lui était pas même importune...

Elle avait l'ouïe et l'odorat exquis; elle jugeait à l'impression de l'air, de l'état de l'atmosphère, si le temps était nébuleux ou serein, si elle marchait dans une place , dans une rue ou dans un cul-de -sac, dans un lieu ouvert ou dans un lieu fermé, dans un vaste appartement ou dans une chambre étroite; elle mesurait l'espace circonscrit par le bruit de ses pieds ou le retentissement de sa voix; lorsqu'elle avait parcouru une maison, la topographie lui en restait dans la tête, au point de prévenir les autres des dangers auxquels ils s'exposaient: prenez garde, ici la porte est trop basse, ici, vous trouverez une marche.Elle était peu sensible aux charmes de la jeunesse : jamais, disait-elle un bel homme ne me fera tourner la tête.

Si la peau de ma main égalait la délicatesse de vos yeux, je verrais par ma main comme vous voyez par vos yeux; si tous les corps ne sont pas autant de miroirs, c'est par quelque défaut dans leur contexture, qui éteint la reflexion de l'air; je tiens d'autant plus à cette idée que l'or, l'argent, le cuivre polis, deviennent propres à réfléchir l'air, et que l'eau trouble et la glace rayée perdent cette propriété.

L'écriture, le dessin, l'estampe, le tableau d'une seule couleur, sont autant de camaïeux; c'est apparemment le fond de la toile, l'épaisseur de la couleur et la manière de l'employeur qui introduisent dans la réflexion de l'air une variété correspondante à celle des formes; je ne vous ai pas dit, sur cette jeune aveugle tout ce que j'en aurais pu observer en la fréquentant davantage...."

DENIS      DIDEROT         [Lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient]

11:57 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (3)

17/04/2010

Des haricots, la vie

"Ce fut bien uniquement pour des raisons d'argent, mais combien urgentes et impérieuses, que je me mis à la recherche de Lola! Sauf cette nécessité piteuse, comme je l'aurais bien laissée vieillir et disparaitre sns jamais la revoir ma petite garce d'amie! Somme toute à mon égard, elle s'était comportée de la façon la plus désinvolte.

L'égoisme des êtres qui furent mélés à notre vie, quand on pense à eux, vieilli, se montre indéniable, tel qu'il fut c'est à dire, en acier, en platine, et bien plus durable encore que le temps lui-même.

Pendant la jeunesse, les plus arides indifférences, les plus cyniques mufleries, on arrive à leur trouver des excuses de lubies passionnelles et puis je ne sais quels signes d'un inexpert romantisme. Mais plus tard quand la vie vous a montré tout ce qu'elle peut exiger de cautéle, de cruauté, de malice pour être seulement entretenue tant bien que mal à 37°, on se rend compte, on est fixé, bien placé, pour comprendre toutes les saloperies que contient un passé. Il suffit en tout et pour tout de se comtempler scrupuleusement soi-même et ce qu'on est devenu en fait d'immondice. Plus de mystère, plus de niaiserie, on a bouffé toute sa poésie puisqu'on a vécu jusque là. Des haricots, la vie.

Ma petite mufle d'amie, j'ai fini par la découvrir avec bien du mal, au vingt et troisième étage d'une 77ème rue. c'est inoui ce que les gens auxquels on s'apprête à demander un service peuvent vous dégoûter.C'était cossu chez elle et bien dans la note de ce que je l'avais imaginé.J'essayai en  matière de préambule d'ébaucher une sorte de conversation anodine à l'aide des sujets de notre passé, mentionnant entre autres, mais sans insister la guerre en tant qu'épisode. Ici, je commis une lourde gaffe. Elle ne voulait plus en entendre parler de la guerre, plus du tout; çà la vieillissait. Vexée, du tac au tac, elle me confia qu'elle ne m'aurait point reconnu dans la rue, tellement que l'âge m'avait ridé, gonflé, caricaturé. Nous en étions à ces courtoisies. Je ne daignais même pas relever ces lâches impertinences.Son mobilier ne se parait d'aucune grâce imprévue. La méthode et les détails d'une fortune rapide vous donnent toujours une impression de magie..J'aurais donné  mon dernier dollar à la concierge de Lola, rien que pour la faire parler.

Mais il n'existait pas de concierge dans sa maison, la ville entière manquait de concierges. Une ville sans concierge çà n'a pas d'histoire, pas de goût, c'est insipide, telle une soupe sans poivre ni sel, une ratatouille informe; détritus, bavures à suinter de l'alcôve,de la cuisine, des mansardes, à dégouliner en cascades de chez la concierge , en plein dans la vie, quel savoureux enfer!"

CELINE      [Voyage au bout de la nuit]

09:39 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)