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07/05/2010

Ma perte était consommée

"Parmi les licences qui me furent accordées dès l'instant où j'ai su nager, il y avait celle de disparaitre à la pointe du jour , de rentrer à la nuit close et d'arriver à table en retard. Mon père a désigné ostensiblement son dessert avec sa petite cuiller, puis m'ayant dévisagé , il a ajouté que ce n'était pas la peine de se lever tôt matin pour ne rien attraper.J'ai laissé tomber, comme on commence à faire vers quatorze ou quinze ans, commencé à couper la viande froide, dans la sauce figée et senti qu'il se passait quelque chose. C'était maman de l'autre côté, elle se levait en me fixant d'un air horrifié. Pendant une affreuse fraction de seconde, je me suis demandé quel forfait je venais de perpétrer, quel monstre à mon insu avait pris ma place, tandis que je maniais sombrement la fourchette et le couteau. Puis, j'ai aperçu, en baissant les yeux le serpent qui sortait de ma poche de poitrine er dardait vers l'assistance une tête inquisitrice et triangulaire. J'ai ouvert la bouche pour dire que, recommencé mais maman parlait sur un ton qui ne souffrait pas la réplique. Ce fut la seule fois où elle m'ait sommé de choisir entre elle et tel personnage qu'on devient par simple adjonction ou retrait d'un élément prélevé dans le monde.Je n'aurais pas survécu une seconde à certaine image belle, à peu près méconnaissable et censée pourtant me représenter, qui était gravée dans son coeur.Elle me tenait en vie. Elle m'a rendu âme et souffle toutes les fois qu'il m'a semblé avoir démérité au point d'être déchu, définitivement du droit de respirer.

La vipère qui cherchait à se couler parmi les fleurs de la nappe en toile cirée était capable d'effacer l'image pieuse dont mon salut dépendait. J'ai aussitôt posé mes couverts, traversé le bout de pré qui séparait la maison de la route et rendu sa liberté à mon invité. Une chose était sûre, j'avais passé les bornes, écorné le profil de médaille. Ma perte était consommée.

Mon père avait posé, du fond de son fauteuil que j'avais des idées folles...Le diagnostic paternel m'a compliqué la vie en ce qu'il m'a fait douter d'avoir bien commerce, et convenablement avec lui.. Mais il me l'a simplifiée en ceci, que mes marottes furent tolérées dès lors qu'elles résultaient d'une altération de l'entendement et de la sensibilité et que ma responsabilité se trouvait comme dégagée. J'avais le champ libre. Je ne me fis pas faute d'en profiter."

PIERRE  BERGOUNIOUX   [Simples, magistraux et autres antidotes]

14:50 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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