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13/05/2010

Elle vous a pincée, n'est-ce pas?

"Une girandole d'autres lanternes, en forme d'accordéons cylindriques, décorait le seuil de ce que la grandiloquence de Schomberg appelait ma "salle de concert". Heyst monta trois marches, souleva un rideau de calicot et entra. Le vacarme était tout bonnement ahurissant. Un tintamarre orchestral braillait, grognait , geignait, sanglotait, grinçait, écorchait une espèce d'air gai, tandis qu'un piano à queue, travaillé par une femme osseuse, à la face rouge et aux narines coléreuses précipitait une grêle de notes dures à travers la tempête des violons.

L'orchestre de Zangiacomo ne faisait pas de la musique, il meurtrissait le silence avec une vulgaire, une féroce énergie. On avait l'impression d'assister à un acte de violence; il semblait prodigieux de voir les gens vider leurs verres avec tant de calme sans donner aucun signe de détresse, de révolte ou de peur. Quand le morceau de musique eut pris fin, le soulagement fut si grand que Heyst se sentit légèrement pris de vertige, comme si un abime de silence se fût entrouvert à ses pieds. Les femmes en robes de mousseline blanche descendaient par couples de l'estrade, elle se dispersèrent par tout le hall. Heyst était compatissant par tempérament. Voir ces femmes passer et repasser tout contre sa petite table lui était pénible. Il se préparait à se lever pour sortir quand il remarqua que deux robes de mousseline blanche aux écharpes cerise n'avaient pas encore quitté l'estrade, l'une ce ces deux robes dissimulait la maigreur décharnée de la femme aux furieuses narines; elle préparait les partitions avec des mouvements brusques et saccadés de ses vilains coudes; apercevant l'autre robe de mousseline blanche, immobile sur une chaise de la seconde rangée, elle marcha vers elle  entre les pupitres d'un pas agressif. Au creux de cette robe, reposaient disjointes et oisives deux petites mains, pas très blanches, attachées à des bras d'une forme pure.

Une jeune fille, Dieu me pardonne!, s'exclama t-il mentalement.

Evidemment, c'était une jeune fille. cela se devinait au contour  des épaules, à la sveltesse du buste; elle avait captivé la faculté d'observation toujours en éveil chez Heyst. Il avait la sensation d'une expérience nouvelle; il la regardait anxieusement comme jamais un homme ne regarde un autre homme et il avait positivement oublié le lieu où il se trouvait. Il avait perdu contact avec ce qui l'entourait. Il jeta un rapide coup d'oeil autour de lui; personne ne regardait du côté de l'estrade; et quand ses yeux s'y reportèrent, le jeune fille avec la grande femme sur ses talons descendait les trois degrés qui amenaient au plancher de la salle,l'autre, l'escorte le dragon, la grande femme vulgaire du piano passait brutalement devant elle et descendant d'un pas féroce, s'en alla rejoindre , quelque part au dehors, le Zangiacomo au nez crochu.

Le regars de Heyst se détourna aussitôt vers la jeune fille; elle restait les bras ballants, les paupières baissées; Heyst posa son cigare à demi consumé, serra les lèvres et se leva. Plusieurs des femmes avaient trouvé à jeter l'ancre parmi les tables occupées; elle causaient avec les hommes, et n'eut été l'écharpe cerise, elle eussent comiquement évoqué une assemblée de mariées sur le retour aux manières libres et faciles.

Excusez moi, dit-il à la jeune fille mais cette horrible femme vous a fait quelque chose, elle vous a pincée, n'est-ce pas?

Ce n'aurait pas été la première fois et quand ce serait, qu'est-ce que vous pouvez y faire? "

 

JOSEPH      CONRAD     [ Une victoire ]

18:08 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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