2348

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

21/05/2010

Une paire de chaussures de femme

"La main de D'Ortéga se déplaça vers sa hanche.les yeux de Jacob suivirent le mouvement tandis que les doigts bagués se repliaient sur un fourreau. Allait-il le faire? Est-ce que ce muscadin faisandé et arrogant allait vraiment attaquer son créancier, le tuer en se débarassant à la fois de la dette et de l'insulte sociale, même si cela signifiait un désastre financier total, dans la mesure où ses coffres étaient aussi vides que le fourreau? Jacob leva les yeux vers ceux d'Ortéga, remarquant la couardise de ces gentilhommes non-armés lorsqu'ils se trouvaient face à un homme du peuple. Il eut envie de rire; Où, sauf en cet univers désorganisé, une telle rencontre serait-elle possible? Où, sinon ici le rang tremblerait-il devant le courage? Jacob se détourna, laissant son dos exposé et vulnérable exprimer son mépris. Il ne tenta même pas de réprimer son ricanement en passant devant la cuisine et en donnant un coup d'oeil à la femme qui se tenait toujours sur le seuil.

Juste à ce moment-là, la petite fille sortit des jupes de sa mère. Elle avait aux pieds une paire de chaussures de femme bien trop grandes pour elle. Ce fut peut-être cette impression de licence, une insouciance nouvellement retrouvée accompagnant la vue de ces deux petites jambes surgissant comme deux ronces des souliers abimés et brisés, qui le fit rire.

Un rire sonore devant la comédie, devant l'irritation irrépressible, de cette visite. Son rire ne s'était pas encore apaisé lorsque la femme qui tenait le petit garçon blotti contre sa hanche s'avança. Sa voix était à peine plus qu'un murmure mais il était impossible de se tromper sur son caractère pressant.

-Je vous en prie ,Senhor. Pas moi, prenez là, prenez ma fille.

Jacob détourna les yeux des pieds de l'enfant pour le lever vers elle et il fut alors frappé par la terreur qu'il lut dans son regard, son rire s'étouffa en un grincement et il secoua la tëte en se disant "Que Dieu me vienne en aide si ce n'est pas là la plus misérable des affaires."

"Mais oui, mais bien sûr,  dit d'Ortéga en évacuant sa gêne de l'instant précédent et en tentant de retrouver sa dignité. Je vous la ferai parvenir. Immédiatement."

Il se dit que Rébekka serait sans doute contente d'accueillir une enfant à la maison. celle-ci, qui nageait dans ces horribles chaussures , semblait avoir le même âge que Patrician et si elle recevait le coup de sabot d'une jument, la perte ne bouleverserait pas autant Rebekka."

TONI  MORRISON   [ Un don ]

17:22 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

Tu sais quoi ? quand je lis ce type de texte (merci encore) d'abord j'ai envie de pleurer et après je me dis qu'il y aura peut-être des choses à faire, plus et mieux, lorsque les femmes seront au pouvoir... Ou alors comme disait l'autre, c'est le pouvoir qui corrompt tout ? (j'adore le "Que Dieu me vienne en aide...") On ne verra sans doute pas hein... mais quand même l'espoir on va dire.

Écrit par : PdB | 01/06/2010

Les commentaires sont fermés.