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27/08/2010

Réunir en paquets des êtres humains

"Tandis qu'il se rendait avec Hirst à l'endroit du rassemblement général, Hewet se montra cependant quelque peu refroidi dans son optimisme. Il se demandait pourquoi diable il avait invité tout ce monde et quel était l'intérêt de réunir en paquets des êtres humains.

Les vaches, réfléchissait-il, se rassemblent quand elles sont aux champs; les moutons , pendant les grosse chaleurs; nous, nous agissons de même quand nous n'avons rien à faire.

Mais pour quelle raison? Est-ce pour nous empêcher de considérer le fond des choses?(il s'arrêta au bord d'un ruisseau et se mit à remuer l'eau avec sa canne en soulevant des nuages de vase), de bâtir des cités, des montagnes, des univers entiers avec rien? ou bien est-ce que réellement nous nous aimons les uns les autres? Ou est-ce encore parce que nous vivons dans un état d'incertitude perpétuelle, ne sachant rien, sautant d'un moment à un autre, comme d'un monde à un autre -cette dernière hypothèse étant, d'une façon générale la mienne? Il sauta par-dessus le ruisseau; Hirst le rejoignit après avoir fait un détour et déclara qu'il avait depuis longtemps renoncé à chercher les raisons de tel ou tel comportement chez les hommes.

Un peu plus loin, ils rencontrèrent un bosquet de platanes et un batiment de ferme rose saumon , à l'endroit choisi pour le rendez-vous; entre les troncs élansés des platanes, les jeunes gens aperçurent de petits groupes d'ânes en train de brouter, tandis qu'une femme frottait le nez de l'un d'eux et qu'une autre à genoux buvait  dans le creux de ses mains. A peine eurent-ils échangé quelques mots que la première voiture parut. On houspilla les ânes pour les ranger au garde-à- vous et ce fut l'arrivée du deuxième équipage; petit à petit le bosquet s'emplissait d'excursionnistes, Hirst avait assumé le rôle de chien de berger, enroué et plein d'énergie; il se fit obéir des animaux et aida les dames à monter en selle, leur offrant l'appui de son épaule pointue...

Ces petits ânes sont d'une résistance à toute épreuve, n'est-ce pas?, s'enquit Mrs Elliot auprès du guide qui inclinat la tête avec complaisance. Ils continuaient à monter de plus en plus haut, de plus en plus séparés du monde. Ce monde, quand ils se retournaient s'aplatissait dans l'espace, jalonné de carrés d'un vert ou d'un gris délicat.

C'est très petit les villes, observa Rachel, recouvrant d'une main tout Santa Marina, y compris les faubourgs."

VIRGINIA  WOOLF    [La traversée des apparences]

17/08/2010

Des festins de paroles

"Ce sera à la fortune du pot.

Cette fortune-là, d'une minceur squelettique en Angleterre, prend en France les formes les plus généreuses. Elle éclaire même tout le problème: car on comprend, lorsqu'on voit les Français vous recevoir à la fortune du pot, en mettant les petits plats dans les grands pourquoi cette improvisation doit être préparée de longue date; jamais une maitresse de maison ne parviendrait chez nous à ce résultat sans un travail de plusieurs mois. Toute la question est de savoir s'il vaut mieux être invité tout de suite par des Anglais ou attendre six mois pour être prié ensuite par des Français..

Il ne suffit pas que la fortuine du pot soit pantagruélique; on vous met sans cesse l'eau à la bouche avec des plats qui n'apparaissent pas sur la table. Au moment où, dégagé des obligations du savoir-vivre britannique, j'ose parler de ce que je mange et et m'extasie devant un gigot de pré-salé,  M. Taupin s'écrie:

Si vous étiez venu il y a trois semaines, on vous aurait fait goûter un de ces faisans, mais un de ces faisans!...

Les Français ont une telle façon gourmande d'évoquer la bonne chère qu'elle leur permet  de faire entre les repas des festins de paroles. C'est un incomparable plaisir pour un étranger d'en être le contemplatif convive.....

Pourtant, c'était du gigot, succulent, je dois dire.Pourtant avec ces gens-là, on a vite la papille étourdie; quand un pays possède tant de bonnes choses, il ne devrait pas y avoir d'époque pour chacune. Seule une mémoire d'autochtone peut permettre de savoir sur le bout de la langue ce calendrier gastronomique. Je l'ai compris dès mon premier voyage dans ce pays; lorsque j'arrivai à Castelnaudary:" Vous venez un peu tard pour mes petits foies frais, me dit le père Piquemolles, mais je peux vous faire goûter un bon petit cassoulet avec un confit d'oie que vous m'en direz des nouvelles...IL se mange pas, il se tète!"

PIERRE  DANINOS  [ Les carnets du major Thompson ]

 

08:50 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

07/08/2010

D'une voix singulièrement douce et ferme

"Je gardai pendant quelques instants un silence parfait afin de rassembler mes esprits en déroute. L'idée me vint aussitôt que mes oreilles m'avaient abusé ou que Bartleby s'était entièrement mépris sur le sens de mes paroles. Je répétai ma requête de la voix la plus claire que je puisse prendre.Mais tout aussi clairement retentit la même réponse que devant. "Je préférerais pas."

-Vous préféreriez pas?, fis-je en écho me levant avec beaucoup d'excitation et traversant la pièce à grandes enjambées; "Que voulez vous dire? Avez vous la berlue? je veux que vous m'aidiez à collationner ce feuillet-ci...Tenez."

Et je le lui tendis.

"Je préférerais pas". Je le regardai fixement. Son visage offrait une maigreur tranquille; son oeil gris, une vague placidité. Si j'avais décelé dans ses manières la moindre trace d'embarras, de colère, d'impatience ou d'impertinence; en d'autres termes, si j'avais reconnu en lui quelque chose d'ordinairement humain, je l'eusse sans aucun doute chassé violemment de mon étude. Mais en l'occurence, j'aurais plutôt songé à mettre à la porte mon pâle buste de Cicéron en plâtre de Paris;. Je restai quelques instants à le considérer.Voilà qui est étrange, pensai-je.Quel parti prendre?...

Quelque jours après, Bartleby acheva quatre longs documents, les quadruplicata d'une semaine de dépositions; il devint nécéssaire de les collationner.

"Bartleby, vite, j'attends."

J'entendis les pieds de sa chaise  grincer lentement sur le plancher nu et bientôt, il apparut à l'entrée de son ermitage.

"Que désirez -vous? demanda t-il suavement.

Les copies, les copies, dis-je d'un ton pressé. Nous allons les comparer." Tenez, " et je lui tendis le quatrième duplicata. "Je préférerais pas", dit-il et il disparut doucement derrière le paravent.

Je demeurai pendant uin instant comme un pilier de sel dressé au bout de ma colonne de clercs assis. Puis, me ressaisissant, je m'avançai vers le paravent et demandai la raison d'une conduite aussi insolite.

"Pourquoi refusez vous.?

Je préférerais pas."

Avec tout autre que lui, je serais entré dans une colère terrible mais il y avait quelque chose en Bartleby qui me désarmait étrangement, bien plus, qui me déconcertait d'une façon extraordinaire.

"C'est l'usage, tout copiste est tenu à collationner sa copie; ne parlerez -vous pas, Répondez!

"Je préfère pas", répondit-il d'une voix flutée."

 

HERMAN  MELVILLE     [Bartleby le scribe]