2348

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

12/09/2010

Des gens qui ne pensent pas bien

"Elle s'interrompit et fit un salut fort sec à l'institutrice de la laïque qui venait d'entrer: c'était une femme qui n'allait pas à la messe et qui avait fait enterrer son mari civilement; ses élèves ajoutaient même qu'elle n'avait pas été baptisée, ce qui semblait moins scandaleux qu'invraisemblable comme si on eût dit d'une créature huùmaine qu'elle était née avec une queue de poisson. La conduite de cette personne étant irréprochable, la vicomtesse la haïssait d'autant plus, car, expliquait-on au vicomte, si elle buvait ou si elle avait des amants, on pourrait l'expliquer par le manque de religion, mais" songez, Amaury, à la confusion qui peut se faire dans l'esprit du peuple lorsqu'ils voient la vertu pratiquée par des gens qui ne pensent pas bien".

La présence de l'institutrice étant odieuse à la vicomtesse, cette dernière fit passer en quelque sorte dans sa voix un peu de la chaleur passionnée que la vue d'un ennemi nous verse au coeur et ce fut avec une véritable éloquence qu'elle continua:

Mais les prières, les larmes ne suffisent pas; je ne le dis pas seulement pour vous; je le dis pour vos mères. Il nous faut pratiquer la charité. Or, que vois-je, personne ne pratique la charité, personne ne s'oublie pour les autres; ce n'est pas de l'argent que je vous demande, l'argent, hélas ne peut plus grand-chose à présent, dit la vicomtesse avec un soupir en se rappelant qu'elle avait payé huit cent cinquante francs les souliers qu'elle avait aux pieds (heureusement le vicomte était le maire de la commune et elle avait des bons de chaussures quand elle voulait). Non, ce n'est pas de l'argent mais des denrées dont la campagne est si riche et dont je voudrais garnir les colis de nos prisonniers; j'accepte tous les dons et je les centralise.

La femme du notaire, une personne moustachue aux traits durs, fit d'un ton aigre: ce n'est pas le désir de gâter nos chers prisonniers qui nous manque. ; nous n'avons pas de vastes domaines comme vous, madame la vicomtesse, , nous avons la plus grand mal à nous nourrir nous-mêmes, les oeufs se vendent deux francs pièce et sont introuvables.Nous ne tuons pas de cochon, nous,  nous n'avons pas de jambons, de quartiers de lard,  et de saucissons qui sèchent et qu'on préfère voir manger aux vers plutôt que de les céder aux malheureux des villes.

Mesdames, dominez vous, nous sommes ruinés, nous n'avons qu'une seule consolation, notre cher Maréchal et vous parlez d'oeufs, de lait et de cochon! Qu'importe la nourriture, tout cela est vulgaire!"

IRENE   NEMIROVSKY    [ Suite française ] 

18:05 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Les commentaires sont fermés.