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25/09/2010

Pourquoi les vieillards devraient-ils être sages?

"On a vu des garçons prometteurs

Qui s'y entendaient à la pêche au lancer

Donner pour finir des journalistes ivrognes;

Une fille qui savait tout Dante par coeur dans sa jeunesse

Ne vivre que pour donner des enfants à un crétin;

Une Hélène aux rêves de réformes sociales

Grimper sur une fourgonnette pour brailler.

Certains pensent que de toute évidence la fortune

Laisse mourir de faim les bons et avantage les méchants,

Et que s'ils pouvaient suivre l'histoire de leurs voisins

Sur un écran en pleine lumière

Ils ne trouveraient pas un seul exemple

D'esprit dont le bonheur n'ait été brisé,

Pas une seule fin digne de ce que furent les débuts.

Les jeunes gens ne savent rien de cette règle,

Les vieillards observateurs la connaissent bien;

Et quand ils savent ce qu'il y a dans les vieux livres,

Et que l'on ne peut avoir mieux,

Ils savent pourquoi un vieil homme ne devrait jamais être sage."

WILLIAM  BUTLER  YEATS   [Derniers poèmes]

 

11:13 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

17/09/2010

Mon délai de désistement

"Mon cher Christophe Casanove, je ne t'écrirai pas de nouveau, mais c'est à toi que je m'adresse in petto, comme on parle seul parfois, bien avant de devenir fou, entrainé par le pas d'une promenade, un air chantonné et, sans qu'on y prenne garde, une phrase que l'on croit seulement pensée dans la pudeur du silence passe le détroit des lèvres et s'échappe dans un murmure. Un passant se retourne. Ou seul en auto au feu rouge, en se grattant le nez ou se tordant le cou pour taquiner un bouton de fièvre dans le rétroviseur, ou dans la monotonie d'une autoroute, plusieurs répliques se suivent, on anticipe une conversation qui n'aura jamais lieu, en tous cas pas en ces termes qui nous donnent le beau rôle. Christophe, j'ignore la durée de ce que tu appelles" mon délai de désistement", voilà de nombreuses semaines que je t'ai proposé une rencontre, tu m'as promis de me téléphoner pour prendre rendez-vous. Je n'accorde pas autant d'importane que toi à ces retrouvailles, je les souhaite avec nostalgie et sans mélancolie, je n'ai pas l'inquiètude de savoir"combien sera rude le combat dans lequel notre complicité émoussée affrontera notre désenchantement", ces mots ne me concernent pas, pas de combat, pas d'affrontement, pas de désenchantement. Rien ne dit que la complicité dont tu parles est émoussée, il est ainsi des partitions qui avaient glissé derrière le piano, en poussière, jaunies, fripées, disparues, jamais jouées et qui, remontant des limbes un soir de ménage ou de déménagement, posées sans y croire sur le lutrin, retrouvent sous les doigts du pianiste la fluidité d'un air sifflé la veille, comme si on ne l'avait jamais oublié."

JEAN-BAPTISTE  HARANG     [Nos coeurs vaillants]

14:26 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

12/09/2010

Des gens qui ne pensent pas bien

"Elle s'interrompit et fit un salut fort sec à l'institutrice de la laïque qui venait d'entrer: c'était une femme qui n'allait pas à la messe et qui avait fait enterrer son mari civilement; ses élèves ajoutaient même qu'elle n'avait pas été baptisée, ce qui semblait moins scandaleux qu'invraisemblable comme si on eût dit d'une créature huùmaine qu'elle était née avec une queue de poisson. La conduite de cette personne étant irréprochable, la vicomtesse la haïssait d'autant plus, car, expliquait-on au vicomte, si elle buvait ou si elle avait des amants, on pourrait l'expliquer par le manque de religion, mais" songez, Amaury, à la confusion qui peut se faire dans l'esprit du peuple lorsqu'ils voient la vertu pratiquée par des gens qui ne pensent pas bien".

La présence de l'institutrice étant odieuse à la vicomtesse, cette dernière fit passer en quelque sorte dans sa voix un peu de la chaleur passionnée que la vue d'un ennemi nous verse au coeur et ce fut avec une véritable éloquence qu'elle continua:

Mais les prières, les larmes ne suffisent pas; je ne le dis pas seulement pour vous; je le dis pour vos mères. Il nous faut pratiquer la charité. Or, que vois-je, personne ne pratique la charité, personne ne s'oublie pour les autres; ce n'est pas de l'argent que je vous demande, l'argent, hélas ne peut plus grand-chose à présent, dit la vicomtesse avec un soupir en se rappelant qu'elle avait payé huit cent cinquante francs les souliers qu'elle avait aux pieds (heureusement le vicomte était le maire de la commune et elle avait des bons de chaussures quand elle voulait). Non, ce n'est pas de l'argent mais des denrées dont la campagne est si riche et dont je voudrais garnir les colis de nos prisonniers; j'accepte tous les dons et je les centralise.

La femme du notaire, une personne moustachue aux traits durs, fit d'un ton aigre: ce n'est pas le désir de gâter nos chers prisonniers qui nous manque. ; nous n'avons pas de vastes domaines comme vous, madame la vicomtesse, , nous avons la plus grand mal à nous nourrir nous-mêmes, les oeufs se vendent deux francs pièce et sont introuvables.Nous ne tuons pas de cochon, nous,  nous n'avons pas de jambons, de quartiers de lard,  et de saucissons qui sèchent et qu'on préfère voir manger aux vers plutôt que de les céder aux malheureux des villes.

Mesdames, dominez vous, nous sommes ruinés, nous n'avons qu'une seule consolation, notre cher Maréchal et vous parlez d'oeufs, de lait et de cochon! Qu'importe la nourriture, tout cela est vulgaire!"

IRENE   NEMIROVSKY    [ Suite française ] 

18:05 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)