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14/11/2010

Impropre à vivre

"Vieil homme donc, pour ainsi dire goyesque, dont l'acharnée coquetterie ne se bornait pas à l'entretien de sa chevelure mais tenait aussi à son habillement, ce pyjama en velours frappé d'un rouge théatral sur lequel , avec l'aide de l'infirmière, il endossait l'élégante robe de chambre bleu marine avant de se trainer à pas lents jusqu'au cabinet de toilette commun, où je trouvais ensuite avec dégoût (quoique ou peut-être parce que) soigneusement rangés, peigne, brosse à dents et à ongles, gluante savonnette rose et deux de ces serviettes-éponge que l'on trouve sur les marchés en plein air décorées de fruits, de fleurs et de feuilles dans une fade symphonie d'orangés, de verts et d'une couleur qui n'était pas le rose mais comme un vieillissement, une sorte de sénilité du rouge.Mais ce qui impressionnait plus que tout, plus que le dégoût de son savon, de son peigne,de sa brosse à dents et des évanescentes couleurs moisies restées comme imprégnées de leur contact avec ce corps que la vieillesse, l'usure avaient pour ainsi dire non pas tellement amaigri que rendu impropre à vivre, c'était la manière dont se manifestait cette obstination à prétendre contre toute raison et aurait-on pu dire contre toute décence, à la durée, économisant ses gestes et ses mouvements d'une façon qui avait quelque chose de terrifiant, tout geste, tout mouvement semblant comme leur caricature, non qu'il trébuchât ou manquât de tomber ou calculât mal ses gestes; tout au contraire, ceux-ci participaient d'une attentive économie(pour ne pas dire avarice) de ses forces, mais il les conduisait, il n'y a pas d'autre mot,  avec une lenteur telle que ses déplacements, ses moindres actions, en prenaient quelque chose d'hallucinant et non pas encore comme on peut le voir dans un film passé au ralenti(où les chutes elles-mêmes, les coups ont une sorte de grâce aérienne, rebondissante et tellement irréelle que le spectateur est tout de suite averti  qu'il s'agit d'une décélération de mouvements normaux, apparaissant pour ainsi dire en apesanteur), mais au contraire d'une lourde lenteur..le moindre mouvement conduit et contrôlé pour ainsi dire dès son départ jusqu'à la fin avec une précaution minutieuse qui le faisait successivement rejeter les draps, s'asseoir sur son lit, glisser peu à peu à terre, chausser ses pantoufles, endosser sur le hideux pyjama de velours rouge la robe de chambre dont il serrait la ceinture avec une multitude de précautions où se concentraient toute sa volonté, toute toute son attention et toutes ses forces soigneusement mesurées.. chaque mouvement de son corps s'enchainant avec quelque chose qui était le contraire de la grâce qui rendait ce spectacle plus hallucinant encore, comme si depuis mon entrée au département des urgences,se déroulait devant moi une suite de manifestations bizarres de la vie depuis le burlesque ivrogne jusqu'à cette espèce d'activité pour ainsi dire démultipliée du vieillard en passant par l'énigmatique tête coupée aux cheveux blonds aussi immobile qu'une tête de cire au milieu de son as de carreau."

 

CLAUDE   SIMON    [Le tramway]

17:49 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

Comme ce texte reflète une acrimonie cruelle et féroce contre ce qu'on pourrait appeler un survivant, ou un parent pauvre, quelque chose comme une ignoble goule - un être plus ou moins mythique, dont les visées, toujours perverses, tout au long de sa vie, deviennent ici inutiles et groupées dans de petits objets qui tiendraient dans une trousse, et qui finiraient par n'être que la seule et unique identité de cette vieille chose, rouge et bleue, aux cheveux coiffés... On aimerait ne pas finir ainsi, croqué ou matérialisé, recroquevillé ou dépeint par des mots qui ne nous laisseraient aucune échappatoire, et nous montreraient tels qu'en nous-mêmes nous fûmes considérés par nos ennemis...
Pauvre Claude Simon qui a dû souffrir bien amèrement des actions de celui qu'il nous montre ici (compagnon de chambrée ou d'hôpital, j'ai dans l'idée sa "Route des Flandres" et ces manières militaires qui surgissent ici comme une sorte de dégoût obscène de sa propre condition...)

Écrit par : PdB | 17/11/2010

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