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18/12/2010

comme une boule de mercure

"Nous mangions des patates. Les siennes , au Vieux, agrémentées du lard que nous avions apporté et nous buvions son thé dans des verres avec des anses en métal; ils nous brûlaient agréablement les doigts. Lui buvait notre café. Il nous avait laissés entrer tout de suite. Probablement par curiosité pour voir le visage du Petit qui était devant, l'encadrement de la porte était si bas que même Wasyl avait été obligé de pas mal se baisser. Le Vieux recula vers le fond de la pièce et regarda notre groupe grossir, chasser l'air, la pièce s'assombrir, mais son visage garda la même expression. Peut-être n'en avait-il qu'une, ce visage contracté à jamais simiesque, comme si ses yeux et ses lèvres s'étaient asséchés, rétractés en un tissus de rides qui tirait sur le reste de la peau.On lui avait dit qu'on était des touristes, égarés de surcroît, qu'on voulait juste passer la nuit ou au moins rester un peu au chaud. Il finit par se laisser choir sur le petit tabouret à côté du poêle, sortit son fume-cigarette noirci, ses Popularne, rompit une cigarette et en alluma une moitié avec un morceau de braise. Nous, nous étions toujours à la porte car son buffet jaune à la peinture écaillée, le tas de casseroles barbouillées de suie sous la hotte du poêle jadis blanche, mais maintenant recouverte de craquelures, infiltrée de crasse , le sol de terre battue et puis une sorte de gémissement venant du gouffre noir de l'alcôve, nous avaient rendus timides comme si c'était là le plus élégant des salons.Et puis ce veau roux dans le coin le plus sombre, à côté de la porte. On ne le remarqua que lorsqu'il bougea, et que nous parvint le bruit d'un froissement de paille. debout sur ses pattes cagneuses, couvert de poux, il avait un air misérable. Nous lui faisions peur. L'arrière-train coincé entre les barres de son enclos miniature, il paraissait voir des humains pour la première fois.

Finalement, notre groupe éclata comme une boule de mercure. On se dispersa, s'asseyant çà et là sans y être invités mais apparemment le Vieux s'était déjà fait à notre présence. Peut-être était-il à la fois bon chrétient et paysan méfiant, il préfèra donc se laver les mains de tout, s'en remettre au destin, au cours des évènements.Il refusa nos cigarettes. Il se taisait, il fumait en regardant à la télé de jolies minettes qui fondaient en sourires, puis il envoya son mégot sur le tas de cendres au pied du poêle et apporta au veau une petite gamelle de prisonnier en aluminium.

Du réduit noir nous parvint une plainte, des mots, des sons humains et inhumains, des paroles déformées par la douleur ou l'effort, peut-être par l'inconscience. le Vieus disparut, revint avec un seau puis plongea dans les ténèbres; quelque chose gémit, bruissa. Le Vieux porta le seau dehors puis se laissa de nouveau choir à côté du poêle, il lui fallut un long moment pour calmer sa respiration et allumer la moitié de cigarette qui restait; l'écran recapta aussitôt son attention. Wasyl demanda si on pouvait faire griller du lard, on avait juste besoin d'une poêle, on avait le reste.

-Ils peuvent."

ANDRZEJ   STASIUK    [ Le corbeau blanc ]

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