2348

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

28/12/2010

La Grande Nanon

"La Grande Nanon, ainsi nommée à cause de sa taille haute de cinq pieds huit pouces, appartenait à Grandet depuis trente-cinq ans. Quoiqu'elle n'eût que soixante livres de gages, elle passait pour une des plus riches servantes de Saumur. Ces soixante livres accumulées depuis trente-cinq ans lui avaient permis de placer récemment quatre mille livres en viager chez maître Cruchot....Chaque servante voyant à la pauvre sexagénaire du pain pour ses vieux jours était jalouse d'elle sans penser au dur servage par lequel il avait été acquis.

A l'âge de vingt-deux ans, la pauvre fille n'avait pu se placer chez personne, tant sa figure semblait repoussante et certes ce sentiment était bien injuste; sa figure eût été fort admirée sur les épaules d'un grenadier de la garde, mais en tout, il faut, dit-on, l'à propos. Forcée de quitter une ferme incendiée où elle gardait les vaches, elle vint à Saumur où elle chercha du service, animée de ce robuste courage qui ne se refuse à rien. Le père Grandet pensait alors à se marier et voulait déjà monter son ménage. Il avisa cette fille rebutée de porte en porte. Juge de la force corporelle en sa qualité de tonnelier, il devina le parti qu'on pouvait tirer d'une créature femelle taillée en Hercule, plantée sur ses pieds comme un chêne de soixante ans sur ses racines, , forte des hanches, carrée du dos, ayant des mains de charretier et une probité vigoureuse comme l'était son intacte vertu. Ni les verrues qui ornaient ce visage martial, ni le teint de brique, ni les bras nerveux, ni les haillons de la Nanon n'épouvantèrent le tonnelier, qui se trouvait encore dans l'âge où le coeur tréssaille. Il vêtit, chaussa, nourrit la pauvre fille, lui donna des gages et l'employa sans trop la rudoyer. En se voyant ainsi accueillie, la Grande Nanon pleura secrètement de joie et s'attacha sincèrement au tonnelier, qui d'ailleurs l'exploita féodalement. Elle faisait tout..."

 

HONORE  DE  BALZAC      [  Eugénie Grandet ]

Les commentaires sont fermés.