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28/12/2010

La Grande Nanon

"La Grande Nanon, ainsi nommée à cause de sa taille haute de cinq pieds huit pouces, appartenait à Grandet depuis trente-cinq ans. Quoiqu'elle n'eût que soixante livres de gages, elle passait pour une des plus riches servantes de Saumur. Ces soixante livres accumulées depuis trente-cinq ans lui avaient permis de placer récemment quatre mille livres en viager chez maître Cruchot....Chaque servante voyant à la pauvre sexagénaire du pain pour ses vieux jours était jalouse d'elle sans penser au dur servage par lequel il avait été acquis.

A l'âge de vingt-deux ans, la pauvre fille n'avait pu se placer chez personne, tant sa figure semblait repoussante et certes ce sentiment était bien injuste; sa figure eût été fort admirée sur les épaules d'un grenadier de la garde, mais en tout, il faut, dit-on, l'à propos. Forcée de quitter une ferme incendiée où elle gardait les vaches, elle vint à Saumur où elle chercha du service, animée de ce robuste courage qui ne se refuse à rien. Le père Grandet pensait alors à se marier et voulait déjà monter son ménage. Il avisa cette fille rebutée de porte en porte. Juge de la force corporelle en sa qualité de tonnelier, il devina le parti qu'on pouvait tirer d'une créature femelle taillée en Hercule, plantée sur ses pieds comme un chêne de soixante ans sur ses racines, , forte des hanches, carrée du dos, ayant des mains de charretier et une probité vigoureuse comme l'était son intacte vertu. Ni les verrues qui ornaient ce visage martial, ni le teint de brique, ni les bras nerveux, ni les haillons de la Nanon n'épouvantèrent le tonnelier, qui se trouvait encore dans l'âge où le coeur tréssaille. Il vêtit, chaussa, nourrit la pauvre fille, lui donna des gages et l'employa sans trop la rudoyer. En se voyant ainsi accueillie, la Grande Nanon pleura secrètement de joie et s'attacha sincèrement au tonnelier, qui d'ailleurs l'exploita féodalement. Elle faisait tout..."

 

HONORE  DE  BALZAC      [  Eugénie Grandet ]

18/12/2010

comme une boule de mercure

"Nous mangions des patates. Les siennes , au Vieux, agrémentées du lard que nous avions apporté et nous buvions son thé dans des verres avec des anses en métal; ils nous brûlaient agréablement les doigts. Lui buvait notre café. Il nous avait laissés entrer tout de suite. Probablement par curiosité pour voir le visage du Petit qui était devant, l'encadrement de la porte était si bas que même Wasyl avait été obligé de pas mal se baisser. Le Vieux recula vers le fond de la pièce et regarda notre groupe grossir, chasser l'air, la pièce s'assombrir, mais son visage garda la même expression. Peut-être n'en avait-il qu'une, ce visage contracté à jamais simiesque, comme si ses yeux et ses lèvres s'étaient asséchés, rétractés en un tissus de rides qui tirait sur le reste de la peau.On lui avait dit qu'on était des touristes, égarés de surcroît, qu'on voulait juste passer la nuit ou au moins rester un peu au chaud. Il finit par se laisser choir sur le petit tabouret à côté du poêle, sortit son fume-cigarette noirci, ses Popularne, rompit une cigarette et en alluma une moitié avec un morceau de braise. Nous, nous étions toujours à la porte car son buffet jaune à la peinture écaillée, le tas de casseroles barbouillées de suie sous la hotte du poêle jadis blanche, mais maintenant recouverte de craquelures, infiltrée de crasse , le sol de terre battue et puis une sorte de gémissement venant du gouffre noir de l'alcôve, nous avaient rendus timides comme si c'était là le plus élégant des salons.Et puis ce veau roux dans le coin le plus sombre, à côté de la porte. On ne le remarqua que lorsqu'il bougea, et que nous parvint le bruit d'un froissement de paille. debout sur ses pattes cagneuses, couvert de poux, il avait un air misérable. Nous lui faisions peur. L'arrière-train coincé entre les barres de son enclos miniature, il paraissait voir des humains pour la première fois.

Finalement, notre groupe éclata comme une boule de mercure. On se dispersa, s'asseyant çà et là sans y être invités mais apparemment le Vieux s'était déjà fait à notre présence. Peut-être était-il à la fois bon chrétient et paysan méfiant, il préfèra donc se laver les mains de tout, s'en remettre au destin, au cours des évènements.Il refusa nos cigarettes. Il se taisait, il fumait en regardant à la télé de jolies minettes qui fondaient en sourires, puis il envoya son mégot sur le tas de cendres au pied du poêle et apporta au veau une petite gamelle de prisonnier en aluminium.

Du réduit noir nous parvint une plainte, des mots, des sons humains et inhumains, des paroles déformées par la douleur ou l'effort, peut-être par l'inconscience. le Vieus disparut, revint avec un seau puis plongea dans les ténèbres; quelque chose gémit, bruissa. Le Vieux porta le seau dehors puis se laissa de nouveau choir à côté du poêle, il lui fallut un long moment pour calmer sa respiration et allumer la moitié de cigarette qui restait; l'écran recapta aussitôt son attention. Wasyl demanda si on pouvait faire griller du lard, on avait juste besoin d'une poêle, on avait le reste.

-Ils peuvent."

ANDRZEJ   STASIUK    [ Le corbeau blanc ]

06/12/2010

la parfaite contrefaçon d'une mère

"Pendant ce petit diner, il avait même dépeint ma mère comme une femme du monde, pour ainsi dire, ce qu'elle n'a jamais été, car ma mère était une provinciale typique, une parvenue, quelqu'un d'absolument anticulturel, ai-je pensé, cette notion m'a semblé tout à coup mieux s'appliquer que toute autre à ma mère, qui, naturellement n'a jamais aimé Mahler, n'a révéré aucun compositeur, qui n'a jamais fait qu'abuser de la musique comme d'un moyen qui lui permettait d'exhiber ses robes de mauvais goût les plus neuves dans une société qui la révérait, bien qu'il n'y eût rien à révérer chez elle, car elle est la femme la plus repoussante qui soit;pour qui aucun tableau, et même aucune oeuvre d'art n'avait une importance quelconque, qui méprisait tout ce qui a trait à l'art.

Spadolini nous avait inventé une mère qui lui aurait appris à aimer Florence, alors que notre mère ne pénétrait qu'à contrecoeur dans cette vieille ville, qu'à contrecoeur dans de vieilles églises, n'allait qu'à contrecoeur à n'importe quel concert, n'importe quelle exposition et elle n'a d'ailleurs jamais lu un bon livre non plus, typique cela aussi. Spadolini nous a servi la parfaite contrefaçon d'une mère, me suis-je dit. Combien inepte m'a paru soudain le discours de Spadolini sur la mère, de bout en bout hypocrite, mensonger, de bout en bout fait sur mesure pour la circonstance, voilà que notre mère était tout à coup une personne pleine de goût, tout à fait heureuse de vivre selon ses propres termes, confiante en la vie,qui s'intéressait à tout, une bonne mère, une éducatrice -née . Et par-dessus le marchée femme d'intérieur-née, ai-je pensé. Compétente observatrice de la nature, maitresse de maison hospitalière. Spadolini a parlé de quelqu'un qui avait fait avec le temps de Wolfsegg un paradis pour nous tous, qui se distinguait par sa bonté et sa joie de vivre, de quelqu'un que nous devions aimer. Votre mère était la bonté même , elle tenait tout ensemble, votre mère était une belle âme...Dans le discours de Spadolini, un mensonge s'accrochait en quelque sorte à un autre....Un esprit entièrement calculateur, ai-je pensé."

THOMAS   BERNHARD     [ Extinction ]