2348

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

06/02/2011

Don Phelipe del Tintero

"Je dois vous apprendre que dix années d'hypocondrie avaient fort ajouté aux singularités de la vie casanière de mon père. Entre autres manies , il avait pris celle de faire de l'encre. Un jour qu'il se trouvait chez le libraire Moreno avec plusieurs des beaux esprits de l'Espagne et quelques hommes de loi, la conversation tomba sur la difficulté qu'il y avait à trouver de la bonne encre..Moreno dit qu'il avait dans son magasin un recueil de recettes, où l'on trouverait sûrement de quoi s'instruire sur ce sujet; il alla chercher ce volume qu'il ne trouva pas tout de suite et, lorsqu'il revint la conversation avait changé d'objet; il n'en fut pas de même de mon père; il ouvrit le livre, trouva tout de suite la composition de l'encre et fut très surpris de comprendre si bien une chose que les plus beaux esprits de l'Espagne regardaient comme très difficile.

En effet, il ne s'agissait que de mêler de la teinture de noix de galle avec de la solution de vitriol er d'y ajouter de la gomme;l'auteur avertissait cependant que l'on n'aurait jamais de la bonne encre qu'autant que l'on en ferait une grande quantité à la fois, que l'on tiendrait le mélange chaud et qu'on le remuerait souvent, parce que la gomme n'ayant aucune affinité avec les substances metalliques, tendait toujours à s'en séparer, que de plus la gomme tendait à une dissolution putride qu'on ne pouvait prévenir qu'en y ajoutant une petite dose d'alcool.

Mon père acheta le livre et se procura dès le lendemain les ingrédients nécessaires; l'opération réussit parfaitement. Mon père porta une bouteille de son encre  aux beaux esprits rassemblés chez Moreno. Tous la trouvèrent admirable, tous en voulurent avoir.

Mon père , dans sa vie retirée et silencieuse, n'avait jamais eu l'occasion d'obliger qui que ce fût, et moins encore celle de recevoir des louanges; il trouva qu'il était doux de pouvoir obliger, plus doux encore d'être loué;voyant que les beaux esprits avaient, en moins de rien tari le plus grand flacon qu'il eût pu trouver dans toute la ville, mon père fit venir de barcelone une dame-jeanne, de celles où les marins de la Méditerranée mettent leurs provisions de vin. Il put ainsi faire vingt bouteilles d'encre mais plus les flacons de verre étaient grands, plus ils avaient d'inconvénients; mon père se décida donc à faire venir du Toboso, une de ces grandes jarres de terre dont on se sert pour la fabrication du salpêtre....

Et je brûlais d'en juger par mes yeux; pour ce qui est da ma tante, elle ne doutait pas que dès que mon père aurait le bonheur de me voir, il ne manquerait pas de renoncer à toutes ses manies pour ne plus s'occuper que du soin de m'admirer du matin jusqu'au soir...

Enfin arriva le dimanche tant attendu.. il y avait une grande armoire vitrée où était rangés tous les ingrédients et instruments nécessaires.; la vue de cette armoire placée près du fourneau de la jarre m'inspira un désir aussi soudain qu'irrésistible d'y monter..Je m'élançai sur le fourneau et de là sur l'armoire; d'abord ma tante ne put s'empêcher d'applaudir à mon adresse. Puis, elle me conjura de descendre, je ne pus resister à ses touchantes supplications ; mais en voulant descendre sur le fourneau, je sentis que mon pied posait sur les bords de la jarre; je voulus me retenir, je sentis que j'allais entrainer l'armoire; je lâchai les mains et tombai dans la jarre d'encre..."

JEAN  POTOCKI    [ Manuscrit trouvé à Saragosse ]

Les commentaires sont fermés.