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12/02/2011

La tête est fragile comme un oeuf

"Ma place préférée à Seekirchen était dès le tout début le cimetière avec ses pompeuses sépultures, les pierres tombales gigantesques en granit des gens à leur aise, les petites croix en fer rouillé des pauvres et les minuscules croix blanches en bois des tombes d'enfants. Les morts étaient déjà alors mes confidents les plus chers, je m'approchais d'eux sans contrainte. Des heures entières , j'étais assis sur l'entourage d'une tombe quelconque et je ruminais sur ce qu'est être et son contraire. Naturellement , déjà alors, je n'arrivais à aucune conclusion satisfaisante. les inscriptions sur les tombes m'inspiraient un immense respect, surtout le mot "industriel". Qu'est-ce qu'un industriel? me demandais-je ou un ingénieur? Je courais à la maison et posais à mon grand-père la question sur l'industriel ainsi  que sur l'ingénieur; alors, j'avais la réponse.Toujours quand une chose m'avait paru incompréhensible, quand j'échouais dans mes efforts pour l'élucider, je courais, peu importe où j'étais vers mon grand-père; je devais prendre l'habitude de réfléchir sur une question encore sans réponse jusqu'à ce que la réponse apparaisse d'elle-même, disait mon grand-père, alors, j'en aurai un plus grand profit. Les questions s'accumulaient, les réponses étaient de plus en plus des pièces de la mosaïque formant la grande image du monde; et si toute la vie, nous recevions sans interruption les réponses  de toutes les questions, nous n'aurions quand même pas beaucoup avancé; ainsi parlait mon grand-père; je l'observais avec amour en train d'écrire, et j'observais ma grand-mère lorsqu'elle évitait de se trouver sur son chemin avec discrétion; tant qu'il vécut, la discrétion fut notre commandement suprême; tout devait être dit à voix basse, nous devions marcher sans faire de bruit; la tête est fragile comme un oeuf, disait mon grand-père, cela me paraissait lumineux mais en même temps me bouleversait."

 

THOMAS  BERNHARD    [ Un enfant ]

Commentaires

il était là, assis devant la fenêtre, toujours, regardant dehors, que ce soit rue Kellerman, ou Lemerchier, et même lorsqu'il vécut quelques mois au dessus d'une cour, il était assis devant la fenêtre, ce n'est pas qu'il attendît quelque chose, mais je crois qu'il cherchait de la lumière. Il lisait un livre de contes, en hébreu, il taillait ses crayons de bois d'un petit canif qu'il avait dans la poche de son gilet, ou de son pantalon (il aimait les costumes trois pièces) (il aimait aussi les montres), c'était un drôle de mec, pas très prolixe d'ailleurs, toujours à me sourire quand j'entrais chez lui, dans son bureau, ou dans la salle à manger, c'était un type que j'adorais, il s'en est allé vers 65 ou 66, je ne sais pas, il avait un magasin de fil de fer, de tracteurs, puis il n'eut plus rien, que ce petit canif, ce livre, cette tabatière (elle est là, sur l'étagère, à trente centimètres de moi, là), il buvait de la bière, m'en offrait la mousse, marchait dans les rues (je le tiens de lui je crois), on l'appelait pape-pour papa- il s'appelait Victor comme mon frère, comme mon autre grand-père, il avait fait, avec sa femme malou, six ou sept enfants, dont ma mère, la petite dernière, comme moi), tu vois quoi, je l'aime toujours, mon grand-père qui m'a appris la patience et la scoppa

Écrit par : PdB | 15/02/2011

Joli moment d'émotion sincère; la conversation est venue hier précisément avec une amie sur nos anciens; ils étaient pudiques, maitres d'eux-mêmes, posés;merci à toi PdB,en te ramenant vers les moments heureux, cette tabatière t'aidera toujours ;ce sont pour moi une montre gousset, une boite à gâteaux et des outils de maçon; nous sommes sans doute nombreux à vénérer un grand-père. Amitiés A.M

Écrit par : Anne-Marie Emery | 16/02/2011

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