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19/02/2011

Une marée de cendres

"Il vit voler sur lui des pierres noires légères comme des bulles de savon. Il dansa dans des flaques de sources chaudes qu'aucune mémoire n'avait dû signaler.Il ne sentait pas son âge; c'est l'avantage de ne pas le savoir. Il descendait vaillant...Au bord d'une hauteur, mon Esternome découvrit une touffaille de charbon à la place de St Pierre. Bientôt, il ne fut plus possible d'avancer; ses cocos-z'yeux le brûlaient, les arbres, les herbes s'étaient flétris; d'une vapeur d'enfer, il voyait débouler des personnes à yeux blancs qui n'avaient plus de peau; elle allaient comme d'aériennes souffrances, il se mit à enjamber l'agonie des bêtes sans même les regarder; plus tard, il négligea le signe-la croix devant des personnes mortes ou des espèces de chairs en train de se débattre; de toute manière, on a déjà parlé de cette horreur;on a fait des livres là-dessus;  les derniers cheveux noirs de mon Esternome durent blanchir là, les rides-cicatrices de son front, se creuser là.Son premier pas dans la ruine dut trancher sa vie d'un avant-çà  et d'un après-çà. IL avançait comme çà sans voir à force de voir; une marée de cendres, un dépôt de chaleur fixe;des personnes intactes fixées au coin d'un mur qui doucement s'en allait en ficelles de fumée; des personnes racornies comme des poupées d'herbe sèche; des corps défaits, des os trop propres, oh! Que d'yeux sans regard....

Mon Esternome  erra ainsi en cherchant sa Ninon; il examinait chaque chose noirâtre, étalait les bouillies pour chercher son visage; il devait escalader les ruines, tourner en rond, revenir sur ses pas; il dut tomber en état une ou deux fois, se relever in- extrémis de la cendre qui doucement le grillait; auréolé de cette poussière, il transparaissait plus blafard qu'un zombi. la pierre et les gens s'étaient mélés; les murs se hérissaient de mains raidies qui n'avaient plus de doigts. Alors, mon Esternome perdit un quart de sa raison. s'il se fermait la bouche, ses cicatrices parlaient pour lui. peau des pieds fumée jusqu'au bol du genou, peau du cou chiffonnée en écailles; là ne régnaient que les douleurs de la vie mais celles-ci dévastent plus que le cautère des flammes." 

 

PATRICK  CHAMOISEAU     [ Texaco ]

12/02/2011

La tête est fragile comme un oeuf

"Ma place préférée à Seekirchen était dès le tout début le cimetière avec ses pompeuses sépultures, les pierres tombales gigantesques en granit des gens à leur aise, les petites croix en fer rouillé des pauvres et les minuscules croix blanches en bois des tombes d'enfants. Les morts étaient déjà alors mes confidents les plus chers, je m'approchais d'eux sans contrainte. Des heures entières , j'étais assis sur l'entourage d'une tombe quelconque et je ruminais sur ce qu'est être et son contraire. Naturellement , déjà alors, je n'arrivais à aucune conclusion satisfaisante. les inscriptions sur les tombes m'inspiraient un immense respect, surtout le mot "industriel". Qu'est-ce qu'un industriel? me demandais-je ou un ingénieur? Je courais à la maison et posais à mon grand-père la question sur l'industriel ainsi  que sur l'ingénieur; alors, j'avais la réponse.Toujours quand une chose m'avait paru incompréhensible, quand j'échouais dans mes efforts pour l'élucider, je courais, peu importe où j'étais vers mon grand-père; je devais prendre l'habitude de réfléchir sur une question encore sans réponse jusqu'à ce que la réponse apparaisse d'elle-même, disait mon grand-père, alors, j'en aurai un plus grand profit. Les questions s'accumulaient, les réponses étaient de plus en plus des pièces de la mosaïque formant la grande image du monde; et si toute la vie, nous recevions sans interruption les réponses  de toutes les questions, nous n'aurions quand même pas beaucoup avancé; ainsi parlait mon grand-père; je l'observais avec amour en train d'écrire, et j'observais ma grand-mère lorsqu'elle évitait de se trouver sur son chemin avec discrétion; tant qu'il vécut, la discrétion fut notre commandement suprême; tout devait être dit à voix basse, nous devions marcher sans faire de bruit; la tête est fragile comme un oeuf, disait mon grand-père, cela me paraissait lumineux mais en même temps me bouleversait."

 

THOMAS  BERNHARD    [ Un enfant ]

06/02/2011

Don Phelipe del Tintero

"Je dois vous apprendre que dix années d'hypocondrie avaient fort ajouté aux singularités de la vie casanière de mon père. Entre autres manies , il avait pris celle de faire de l'encre. Un jour qu'il se trouvait chez le libraire Moreno avec plusieurs des beaux esprits de l'Espagne et quelques hommes de loi, la conversation tomba sur la difficulté qu'il y avait à trouver de la bonne encre..Moreno dit qu'il avait dans son magasin un recueil de recettes, où l'on trouverait sûrement de quoi s'instruire sur ce sujet; il alla chercher ce volume qu'il ne trouva pas tout de suite et, lorsqu'il revint la conversation avait changé d'objet; il n'en fut pas de même de mon père; il ouvrit le livre, trouva tout de suite la composition de l'encre et fut très surpris de comprendre si bien une chose que les plus beaux esprits de l'Espagne regardaient comme très difficile.

En effet, il ne s'agissait que de mêler de la teinture de noix de galle avec de la solution de vitriol er d'y ajouter de la gomme;l'auteur avertissait cependant que l'on n'aurait jamais de la bonne encre qu'autant que l'on en ferait une grande quantité à la fois, que l'on tiendrait le mélange chaud et qu'on le remuerait souvent, parce que la gomme n'ayant aucune affinité avec les substances metalliques, tendait toujours à s'en séparer, que de plus la gomme tendait à une dissolution putride qu'on ne pouvait prévenir qu'en y ajoutant une petite dose d'alcool.

Mon père acheta le livre et se procura dès le lendemain les ingrédients nécessaires; l'opération réussit parfaitement. Mon père porta une bouteille de son encre  aux beaux esprits rassemblés chez Moreno. Tous la trouvèrent admirable, tous en voulurent avoir.

Mon père , dans sa vie retirée et silencieuse, n'avait jamais eu l'occasion d'obliger qui que ce fût, et moins encore celle de recevoir des louanges; il trouva qu'il était doux de pouvoir obliger, plus doux encore d'être loué;voyant que les beaux esprits avaient, en moins de rien tari le plus grand flacon qu'il eût pu trouver dans toute la ville, mon père fit venir de barcelone une dame-jeanne, de celles où les marins de la Méditerranée mettent leurs provisions de vin. Il put ainsi faire vingt bouteilles d'encre mais plus les flacons de verre étaient grands, plus ils avaient d'inconvénients; mon père se décida donc à faire venir du Toboso, une de ces grandes jarres de terre dont on se sert pour la fabrication du salpêtre....

Et je brûlais d'en juger par mes yeux; pour ce qui est da ma tante, elle ne doutait pas que dès que mon père aurait le bonheur de me voir, il ne manquerait pas de renoncer à toutes ses manies pour ne plus s'occuper que du soin de m'admirer du matin jusqu'au soir...

Enfin arriva le dimanche tant attendu.. il y avait une grande armoire vitrée où était rangés tous les ingrédients et instruments nécessaires.; la vue de cette armoire placée près du fourneau de la jarre m'inspira un désir aussi soudain qu'irrésistible d'y monter..Je m'élançai sur le fourneau et de là sur l'armoire; d'abord ma tante ne put s'empêcher d'applaudir à mon adresse. Puis, elle me conjura de descendre, je ne pus resister à ses touchantes supplications ; mais en voulant descendre sur le fourneau, je sentis que mon pied posait sur les bords de la jarre; je voulus me retenir, je sentis que j'allais entrainer l'armoire; je lâchai les mains et tombai dans la jarre d'encre..."

JEAN  POTOCKI    [ Manuscrit trouvé à Saragosse ]