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02/03/2011

Un dialogue de sourds

"Lumière whiskey et moquette mousseuse, fille lianes chaloupant entre les tables, obscurité dorée, les hommes commencent à boire. D'emblée, il est question du pont: comment va le chantier, Georges?L'homme scrute Diderot derrière ses fines lunettes rondes en polycarbonate...Diderot ôte son blouson, marmonne on avance bien, on a dragué un demi-million de mètres cubes de vase et de sédiments , tout un merdier qu'on a redescendu dans l'océan, pas joli joli; je suis pas sûr qu'on soit dans les clous, faudrait pas trop que les écolos nous tombent desssus, ensuite il a fallu dérocter un chenal, aplanir les hauts-fonds du fleuve, , on monte les tours, on est dans les temps.

Ralph Waldo sourit. Sa question suscitait une impression générale, une émotion, de l'intériorité, et non un rapport technique; s'ensuit un dialogue de sourds: quand Ralph Waldo extrapole la question du pont, touche l'esthétique, l'expérience intime de la traversée et celle de la Nature -il est l'homme qui revient de loin, celui qui invente la forme- Diderot la circonscrit, la traite par la technique, la chiffre, la dimensionne, et finalement donne de la traversée sa version progressive, rectiligne ce putain de pont, pareil à toutes sortes d'ouvrages, n'est pas autre chose que le calibrage d'une forme parfaitement connue, et en parler, ce n'est jamais qu'isoler un problème puis le décomposer, , une fois de plus, une fois encore,le décomposer toujours,voilà sa méthode, sa façon de penser.

Ralph Waldo vs Georges Diderot. Deux hommes face à face enfoncés dans les fauteuils, l'alcool leur monte à la tête, le bar ferme. dernière consommation, ils récidivent cul sec.Ralph Waldo chancelle, ses lunettes à la main,mon ambition est toujours d'intervenir le moins possible, il crie le bras tendu vers ce qu'il croit être la direction du pont, il s'agit toujours de trouver la forme la plus légère, la plus pure, une une interprétation du paysage, bientôt ses lunettes tombent sur le trottoir, une interprétation du paysage, voilà ce que je donne , il ruisselle et s'époumonne,  et Diderot visualisant intérieurement la mécanique gigantesque du chantier, le déploiement des forces, la dépense physique des hommes, hagards et sales en fin de journée, les accidents qui menacent et ceux qui arrivent, les faces fermées des Indiens... Diderot s'accroche maintenant à la voix de Waldo, qui taille le vent et déclame Georges, un nouveau paysage; ils s'acheminent vers le fleuve, bourrés, pleins d'allant, avancent aimantés par les berges...

Georges, je ne veux pas du sabre de flamme, de faisceaux qui sculptent d'ampoules qui appuient, toute cette saloperie de grandiloquence, les tours ne seront pas éclairées jusqu'au sommet afin qu'on puisse penser qu'elles se prolongent dans la noir, le tablier sera un simple trait comme une ligne de fuite, et on réglera la balance entre les ombres, entre les différentes qualités d'ombre, , on fera toucher les matières, le fleuve, la ville ,la forêt..."

MAYLIS de KERANGAL     [ Naissance d'un pont ]

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