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19/04/2011

On s'adaptait au chaos

"Logiquement, un étranger qui n'a pas vécu cette époque, doit s'imaginer que dans un temps où un oeuf coûtait en Autriche autant qu'une automobile de luxe avant la guerre et plus tard en Allemagne quatre milliards de marks, ce qui aurait à peu près représenté autrefois,la valeur de toutes les maisons du Grand Berlin, les femmes échevelées couraient comme folles par les rues, que les magasins étaient déserts parce que personne ne pouvait plus rien acheter; de façon surprenante, c'est exactement le contraire qui se produisit. La volonté d'assurer la continuité de la vie était plus forte  que l'instabilité de la monnaie. En plein chaos financier, la vie quotidienne se poursuivait presque sans trouble.

Justement par le fait imprévu que la valeur naguère la plus stable, se dépréciait tous les jours, les hommes en venaient à estimer d'autant plus les vraies valeurs de la vie, le travail , l'amour, l'amitié, l'art et la nature et tout le peuple vivait en pleine catastrophe avec plus d'intensité que jamais. Ce qui , avant la guerre, nous avait paru important devenait plus important encore; jamais en Autriche, nous n'avons aimé l'art davantage que durant ces années de chaos, car, voyant que l'argent nous trahissait, nous sentions que seul ce qu'il y avait en nous d'éternel était véritablement constant.

Jamais je n'oublierai par exemple une représentation à l'opéra en ces jours d'extrême détresse. on allait à tâtons par des rues à demi plongées dans l'obscurité car l'éclairage devait être réduit par suite de la pénurie de charbon, on payait sa place de galerie avec une liasse de billets de banque qui aurait autrefois suffi à louer une loge de luxe pour toute l'année. On ne retirait pas son pardessus car la salle n'était pas chauffée et l'on se serrait contre son voisin pour avoir plus chaud.  Personne ne savait s'il serait possible de poursuivre les représentations la semaine suivante, au cas où l'avilissement de la monnaie durerait encore; tout semblait doublement désespéré dans cette maison du luxe et de la surabondance impériale; les musiciens de la Philarmonique étaient à leurs pupitres, ombres grises eux aussi dans leurs vieux fracs râpés, amaigris et épuisés par toutes les privations et nous étions nous-mêmes comme des spectres dans cette maison devenue spectrale, mais le chef d'orchestre  levait sa baguette, le rideau s'écartait et c'était plus merveilleux que jamais; chaque chanteur, chaque musicien donnait toute sa mesure car tous sentaient que c'était peut-être la dernière fois  et nous écoutions de toutes nos oreilles, comme jamais auparavant car c'était peut-être la dernière fois."

STEFAN  ZWEIG      [ Le monde d'hier....Souvenirs d'un Européen ]

17:45 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

"l'avilissement de la monnaie" c'est un des thèmes d'une actualité formidable. Il est bien ce garçon-là (la confusion des sentimets quel titre magnifique hein). On aime la musique comme lui...

Écrit par : PdB | 29/04/2011

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