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29/04/2011

On appelle çà déjà-vu

"Pourquoi tourna-t-il à gauche à ce feu il n'aurait su le dire. On distinguait nettement les pylônes de la voie rapide, encore quatre ou cinq cents mètres et il allait s'engager sur la littorale pour Iraklion. Et au lieu de çà , il tourna à gauche, là où un petit panneau bleu lui indiquait une localité inconnue; Il pensa qu'il y avait déjà été, parce qu'en un instant, il vit tout: une route flanquée d'arbres avec de rares maisons, une modeste place avec un monument moche, une corniche rocheuse, une montagne. Ce fut un éclair. c'est cette chose étrange que la médecine ne sait pas expliquer, se dit-il, on appelle çà déjà-vu, mais çà ne m'était jamais arrivé. Pourtant, l'explication qu'il se donna ne le rassura pas, parce que le déjà-vu perdurait, il était plus fort que ce qu'il voyait, il entourait comme une membrane la réalité environnante, les arbres, les montagnes, les ombres du soir, jusqu'à l'air qu'il respirait, il se sentit pris d'un vertige et eut la crainte d'être englouti par celui-ci, mais ce ne fut qu'un instrant, car en se dilatant, cette sensation subissait une étrange métamorphose comme un gant qui en se retournant emporte avec lui la main qu'il recouvrait, tout changea de perspective, d'un coup, il éprouva l'ivresse de la découverte, une subtile nausée et une mortelle mélancolie, mais aussi un sens infini de libération, comme quand nous comprenons finalement quelque chose que nous savions depuis toujours et que nous ne voulions pas savoir: ce n'était pas le déjà-vu qui l'engloutissait dans un passé jamais vécu, c'était lui qui capturait le déjà-vu dans un futur encore à vivre.

 Tandis qu'il conduisait sur cette petite route au milieu des oliviers qui le menait vers les montagnes, il était conscient qu'à un certain point, il allait trouver un vieux panneau rouillé plein de trous sur lequel était écrit : Monastiri. Et qu'il allait le suivre; maintenant, tout était clair."

 

ANTONIO  TABUCCHI   (Contretemps)         [Le temps vieillit vite]

17:53 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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