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17/05/2011

C'est un sale moment

"Tout à coup et sans préambule, un homme passe derrière nous, parallèlement à la berge, se repliant à toute allure (je veux dire qu'il se sauve) en criant:"On se replie. V'là les Allemands!" Avant que j'aie pu intervenir, la moitié de mon groupe, le plus éloigné, lui a déjà emboité le pas avec élan, et les voilà disparus derrière les haies; çà commence bien!

Je groupe la section autour de moi, fort émue et à ne rien cacher, fort désireuse, c'est visible de se replier. Il est clair qu'il se passe quelque chose de bizarre autour de nous; ce silence subit, ce dépeuplement du paysage, mais je n'ai pas d'ordre. Il est vrai que des ordres, je n'en reçois pas très souvent de clairs et je sais comment tout marche au petit bonheur dans ce bataillon.

Je sens bien, un instinct me le dit; qu'à cet instant (et c'est vrai), le bataillon se replie et que je devrais m'en aller.Mais "on ne se replie pas sans ordre écrit" et dans mon indécision totale, je me raccroche à cette formule mécanique. Je ne m'en irai pas comme çà; je sais fort bien qu'il y a quelque sadisme à faire tout à coup le pointilleux au milieu de cette pagaille, à saisir l'occasion , étant dans mon droit de jouer un mauvais tour au commandant. C'est pour le plaisir de faire la mauvaise tête, de me mettre en travers ( de motif plus noble, avouons le, il n'y en avait point )que j'ai manqué de peu ce soir là d'amener la perte de ma section. J'expédie, très académiquement, mon sergent au PC avec prière de m'apporter un ordre écrit si je dois me replier;je vois déjà qu'il brûle d'envie de filer et je suis à peu près sûr qu'on ne le reverra jamais.... Derrière nous, à trois ou quatre cent mètres tout à coup, mon sergent réapparait, faisant des signes frénétiques puis s'éclipse. Il est clair qu'il a la frousse de venir jusqu'à nous. C'est un salaud.

La colère contre lui, me raidit dans ma résolution, maintenant, de toute évidence stupide de ne pas bouger. M...M... et M... Un ordre et je f... le camp; pas d'ordre, je ne f... pas le camp; je sens fort bien et je suis plus gêné encore de sentir que les hommes le savent, que j'ai fait une c....Mais je ne m'en dédierai pas. En attendant, il est bon de faire quelque chose, c'est à notre gauche que les Allemands ont dû passer le canal, s'ils l'ont passé; je fais donc glisser ma section sur la droite jusqu'à un bois touffu que j'ai traversé tout à l'heure; nous nous installons auprès de la marre entre deux courtes levées de terre et nous attendons; un crépuscule adorable sous ces feuilles et sur cette eau dormante, n'était l'anxiété. Bruits vagues, mystérieux tout autour, bruits de forêt, froissements de branches et que peut-être nous imaginons et puis soudain, une voix fortement timbrée prolongeant longtemps la dernière syllabe, sans passion, comme on hèle le soir dans les champs(on dirait presque amusée) "Rendez voû-oû-ou!" cette voix goguenarde a quelque chose de vexant, mais nous palissons, minute de silence approfondi; nous allons être forcés dans notre bauge. C'est curieux, étrange d'entendre parler l'ennemi, cette voix est comme un pont tendu  pour les hommes au bord de l'abime, un tuyau amorcé qui les vide de toute leur résolution,impossible de ne pas voir à leurs yeux qu'ils n'ont pas entrevu soudain....le salut."

 

JULIEN  GRACQ      [ Manuscrits de guerre ]

16:47 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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