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14/06/2011

C'est mon cercueil, explique le vieux.

"Pendant qu'un Noir vêtu d'un pantalon de coton bleu déchiré nettoie les vitres de ma Ford , une limousine entre sur les chapeaux de roue dans la station-service, heurte les pare-chocs de mon automobile, s'arrête en faisant crisser les freins; rires tonitruants quand le Noir effrayé fait un bond de côté, et de la limousine descendent cinq, six, sept jeunes hommes en costume de ville, le chapeau enfoncé sur l'oreille, la cravate desserrée.

-Eh, le nègre, (ils voient à la plaque de ma voiture qu'elle vient de Washington), tu ne peux pas nous servir avant cette touriste yankee? on est pressés. Le propriétaire de la station-service sort de son bureau, se fraie un passage dans le groupe des hommes ivres et demande:

-Vous êtes sans doute de Chattanooga? Bienvenue à Monteagle. Puis-je faire quelque chose pour vous?

  Les formules de politesse ne sont pas tout à fait en accord avec le ton légèrement menaçant que l'on perçoit dans sa voix.

-Nous sommes de la Légion américaine, déclare t-il avec arrogance. Quelqu'un peut-il nous dire où est la Highland folk school? je dresse l'oreille car cette école dans l'état du Tennessee est ma destination du jour et j'ai dans ma poche une lettre d 'introduction de la ligue pour les libertés civiques.

-Qu'allez vous faire là-bas?

-Ce que nous avons à y faire ne te regarde pas mais si tu veux savoir, ce sont des rouges et nous allons vider quelques revolvers sur eux pour les faire sortir de leur nid.

-Nous vous déconseillons d'aller là-haut..

-Vous êtes tous des rouges ici?

-Non, nous ne sommes pas  communistes ;mais je vous déconseille de monter à l'école. Le légionnaire se tourne vers le propriétaire.

- Qu'en penses-tu, tu montes là -haut avec nous ?

-Certainement que j'y monte et tous ces gens aussi et des dizaines d'autres; tu peux être sûr que nous serons avant vous à l'école et nous savons tirer, s'il le faut.

J'ai rarement vu sept personnes déguerpir aussi vite;

- Quest-ce que c'est que cette école et pourriez-vous m'en indiquer le chemin?

-Je crois que çà s'appelle une école ouvrière, dit-il puis il m'explique le chemin.

 Les indications sont exactes mais la nuit est tombée; je me dirige vers la première lumière,  et me retrouve devant la porte d'une baraque en bois... j'hésite à entrer, à la lumière d'une lampe à pétrole, je distingue un vieux couple manifestement en prière, penché sur une Bible ouverte; quand je finis par frapper pour demander mon chemin, le vieux bondit sur ses pieds et fait un signe de la main.

-Ce Sont nos voisins, les gens de l'école; ma fille y est allée ce soir pour danser,  ce sont des gens qui n'ont pas de religion, ils dansent.

- Nous aussi, nous avons dansé quand nous étions jeunes,  murmure la vieille restée assise derrière sa Bible.

 Je jette un coup d'oeil dans la pièce, une table , deux fauteuils à bascule, un grand lit en fer et un objet long peint en jaune, que je prends d'abord pour un cercueil et ensuite pour une baignoire.

-C'est mon cercueil, je l'ai fait peindre avec une peinture étanche pour pouvoir l'utiliser en attendant comme baignoire."

 

ANNEMARIE   SCHWARZENBACH    [ Loin de New York  ]

 

 

15:04 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

y'a pas de petite économie, en même temps, pas vrai ?

Écrit par : PdB | 15/06/2011

oui, elle allait toujours au plus près des petites gens, elle et ses semblables, les Ella Maillart, Peter Flemming ont dit combien l'autre, même en orient lointain n'était pas étrange; il fallait pour çà ne pas nager dans les superficies et montrer l'essentiel, l'intériorité; tous ces écrits sont majeurs, selon moi, Bruce Chatwin et Nicolas Bouvier dans des genres différents sont bien trop peu lus.
Amitié A.M.E

Écrit par : EMERY ANNE-MARIE | 16/06/2011

Les commentaires sont fermés.