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24/06/2011

Un de ces besoins pressants

"Dans ce carrosse, lors des voyages, il y avait toujours beaucoup de toutes sortes de choses à manger: viandes, patisseries, fruits. On n'avoit pas sitôt fait un quart de lieue que le roi demandait si on ne voulait pas manger. Lui, jamais ne goûtait à rien entre ses repas, non pas même à aucun fruit, mais il s'amusoit à voir manger et manger à crever; il fallait avoir faim, être gaie et manger avec appêtit et de bonne grâce, autrement, il ne le trouvoit pas bon, et le montroit même aigrement. On faisoit la mignonne, on vouloit faire la délicate, être du bel air...

J'ai ouî conter à la duchesse de Chevreuse, que le roi a toujours fort aimée et distinguée,qu'allant dans son carrosse avec lui de Versailles à Fontainebleau, il lui prit au bout de quelques lieues un de ces besoins pressants auxquels on ne croit pas pouvoir résister. Le voyage étoit tout de suite  et le roi arrêta en chemin, pour diner sans sortir de son carrosse; le repas, si ménagé qu'elle le put faire, redoubla l'extrêmité de son état. Prête par moments à etre forcée de l'avouer et de mettre pied à terre, prête aussi très souvent à perdre connoissance, son courage la soutint jusqu'à Fontainebleau où elle se trouva à bout; en mettant pied à terre, elle vit le duc de Beauvilliers, arrivé de la veille avec les enfants de France, à la portière du roi; au lieu de monter à sa suite, elle prit le duc par le bras et lui dit qu'elle alloit mourir si elle ne se soulageoit.Ils traversèrent un bout de la cour Ovale, et entrèrent dans la chapelle de cette cour, qui, heureusement se trouva ouverte et où on disait des messes tous les matins; la nécessité n'a point de loi. Mme de Chevreuse se soulagea pleinement dans la chapelle de cette cour derrière le duc de Beauvilliers qui en tenoit la porte.

Je rapporte cette misère pour montrer quelle étoit la gêne qu'éprouvoit journellement ce qui approchait le roi avec le plus de faveur et de privance; ces choses qui semblent des riens et qui sont des riens en effet caractérisent trop pour les omettre; le roi avoit quelquefois des besoins et ne se contraignoit pas de mettre pied à terre; alors, les dames ne bougeaient de carrosse."

Mémoires complets et authentiques   [ LOUIS de SAINT SIMON ]

16:23 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

14/06/2011

C'est mon cercueil, explique le vieux.

"Pendant qu'un Noir vêtu d'un pantalon de coton bleu déchiré nettoie les vitres de ma Ford , une limousine entre sur les chapeaux de roue dans la station-service, heurte les pare-chocs de mon automobile, s'arrête en faisant crisser les freins; rires tonitruants quand le Noir effrayé fait un bond de côté, et de la limousine descendent cinq, six, sept jeunes hommes en costume de ville, le chapeau enfoncé sur l'oreille, la cravate desserrée.

-Eh, le nègre, (ils voient à la plaque de ma voiture qu'elle vient de Washington), tu ne peux pas nous servir avant cette touriste yankee? on est pressés. Le propriétaire de la station-service sort de son bureau, se fraie un passage dans le groupe des hommes ivres et demande:

-Vous êtes sans doute de Chattanooga? Bienvenue à Monteagle. Puis-je faire quelque chose pour vous?

  Les formules de politesse ne sont pas tout à fait en accord avec le ton légèrement menaçant que l'on perçoit dans sa voix.

-Nous sommes de la Légion américaine, déclare t-il avec arrogance. Quelqu'un peut-il nous dire où est la Highland folk school? je dresse l'oreille car cette école dans l'état du Tennessee est ma destination du jour et j'ai dans ma poche une lettre d 'introduction de la ligue pour les libertés civiques.

-Qu'allez vous faire là-bas?

-Ce que nous avons à y faire ne te regarde pas mais si tu veux savoir, ce sont des rouges et nous allons vider quelques revolvers sur eux pour les faire sortir de leur nid.

-Nous vous déconseillons d'aller là-haut..

-Vous êtes tous des rouges ici?

-Non, nous ne sommes pas  communistes ;mais je vous déconseille de monter à l'école. Le légionnaire se tourne vers le propriétaire.

- Qu'en penses-tu, tu montes là -haut avec nous ?

-Certainement que j'y monte et tous ces gens aussi et des dizaines d'autres; tu peux être sûr que nous serons avant vous à l'école et nous savons tirer, s'il le faut.

J'ai rarement vu sept personnes déguerpir aussi vite;

- Quest-ce que c'est que cette école et pourriez-vous m'en indiquer le chemin?

-Je crois que çà s'appelle une école ouvrière, dit-il puis il m'explique le chemin.

 Les indications sont exactes mais la nuit est tombée; je me dirige vers la première lumière,  et me retrouve devant la porte d'une baraque en bois... j'hésite à entrer, à la lumière d'une lampe à pétrole, je distingue un vieux couple manifestement en prière, penché sur une Bible ouverte; quand je finis par frapper pour demander mon chemin, le vieux bondit sur ses pieds et fait un signe de la main.

-Ce Sont nos voisins, les gens de l'école; ma fille y est allée ce soir pour danser,  ce sont des gens qui n'ont pas de religion, ils dansent.

- Nous aussi, nous avons dansé quand nous étions jeunes,  murmure la vieille restée assise derrière sa Bible.

 Je jette un coup d'oeil dans la pièce, une table , deux fauteuils à bascule, un grand lit en fer et un objet long peint en jaune, que je prends d'abord pour un cercueil et ensuite pour une baignoire.

-C'est mon cercueil, je l'ai fait peindre avec une peinture étanche pour pouvoir l'utiliser en attendant comme baignoire."

 

ANNEMARIE   SCHWARZENBACH    [ Loin de New York  ]

 

 

15:04 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)