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16/07/2011

Pourquoi ne nous voient-ils pas?

"Excusez le, monsieur Spiess; d'ordinaire Erik est calme. Puis-je vous offrir une tasse de thé?

Je fais un signe de tête machinal et je regarde mes mains comme quelqu'un qui sait qu'il ne peut pas compter sur elles; c'est une idée pathétique mais je ne peux pas m'empêcher d'y revenir:pourquoi les Danois ne voient-ils pas que nous ne sommes pas seulement des soldats, nés en uniforme, mais des petits mécaniciens, des épiciers, des ouvriers d'usine, des architectes, des écrivains, des cultivateurs, des conducteurs de tramways qui ont été obligés d'endosser les uniformes de la Wehrmacht? Nous ne sommes pas que des monstres qui haïssent les juifs, qui veulent tuer des bolcheviks, et qui acclament le droit à la prédominance des surhommes. Beaucoup d'entre nous sont des citoyens tout à fait ordinaires dont la vie aussi a été brisée. Nous sommes des victimes déguisées en bourreaux, qui sont nées au mauvais moment et qui paient maintenant le prix de porter un uniforme qui leur colle à la peau comme un eczéma venimeux.

Je fais des yeux le tour de cette pièce accueillante. Résigné.

Une lampe à abat-jour blanc orné de franges de perles éclaire la grande table de chêne.Dans un coin, il y a un fauteuil à bascule confortable, qui doit être un héritage, et sur le buffet, on a mis une nappe au crochet. Une série de photos encadrées représentant des ancêtres à grosses moustaches aux pointes relevées et à la mine solemnelle.. Bref, la galerie familiale courante dans la plupart des foyers du nord de l'Europe . En même temps, je remarque que rien dans la pièce ne révèle que le maitre de maison est juif; pas même un chandelier à sept branches n'attire l'attention dans cette famille.

Je me creuse la tête pour trouver quelque chose à dire; et madame Huda apporte une théière et des tasses et les pose sur la table.

-Vous avez de beaux enfants, madame Huda, dis-je en souriant de nouveau à la fillette; quel âge as-tu, si je peux te le demander?

-Vous ne pouvez pas me le demander;

-Inger Marie!!

Mon hôte regarde sévèrement sa fille, mais il y a de la gaieté dans ses yeux.

-Inger Marie a neuf ans et Erik en a dix-sept.

Nous buvons le thé qui a un goût atroce, puis le silence retombe, un silence géné;

Je reste chez Huda encore une demi-heure sans que la conversation ne devienne jamais facile.

Quand je sors dans le noir, je me sens de nouveau observé par les maisons obscures; j'ai l'impression d'une vie cachée dans les petites maisons qui me regardent derrière leurs fenêtres en saillie toutes semblables; je sens une odeur d'eau croupie et j'enfourche ma moto dans un mouvement découragé.

A ce moment-là, j'entends un avion dont le bourdonnement approche et je me demande si c'est l'un des nôtres ou un avion anglais. Je fais démarrer ma moto en priant Dieu de me faire la grâce d'un accident...."

PETER . H. FOGTDAL      [ Le front Chantilly  ]

14:21 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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