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27/07/2011

Rien de tel que la grande ville!

"Roulant cahin-caha dans l'enchantement du crépuscule, le cab quitta la cohue grondante du boulevard, gagna une place froide et silencieuse. Un groupe de femmes rougeaudes et d'hommes à moitié ivres se pressait sous la lumière d'un débit de gin; ici et là, des orchestres de rue éclairaient les ténèbres de leurs mélodies cuivrées; un piano mécanique massacrait "Spring, gentle spring" en une affreuse parodie de virtuosité. Tout ce que la ville pouvait donner à voir, à entendre, à sentir, l'entrelacement des rues sans fin ni issue, la sensation d'une inépuisable multitude d'êtres humains et d'une inépuisable multiplicité d'aventures possibles à chaque instant, le mélange d'affliction et de gaieté, de labeur et de vice qui fait le poème noir de Londres, tout cela prit possession de l'esprit de Turton, à la manière d'une boisson forte. Lui revint le souvenir de mille et un plaisirs, d'envies d'aspirations, de tout ce que nous choisissons si légèrement d'ignorer lorsque nous mitonnons notre avenir au coin du feu, une vie nouvelle lui parut couler dans ses veines.

-Ma parole, rien de tel que la grande ville!

-Pourquoi dans ce cas aller aux iles des Navigateurs, pourquoi ne pas rester ici?

-Il faudrait être millionnaire, une ville n'est qu'un vaste choeur d'épouses réclamant de l'argent. Vous trouvez çà drôle de faire du lèche-vitrines, même pour un homme sans le sou, si l'on n'a pas au moins le désir d'acheter? Une grande ville est une vitrine et à moins que vous ne soyez dévorés de désir, habité par la concupiscence de la chair et la rage de vivre, vous n'avez pas plus que faire de votre "coup d'oeil" qu'un moineau d'une exposition d'outils  agricoles. Regardez les infirmes! Ces gens blêmes aux beaux sourires tristes dans leurs fauteuils roulants choisissent toujours la campagne et la roseraie. Mais lorsqu'un homme suffoque de jeunesse et de santé, alors, ventrebleu , oui qu'on lui laisse voir la ville !

- En effet, il y a là pas mal de jeunesse, dit Blackburn d'un ton sec; Et la pièce qui s'y joue? La pièce, alors là , c'est tout autre chose, les gens doivent se faire violence pour y assister jusqu'au bout. Ce qui s'y passe est trop impersonnel; le public a besoin de s'éclipser aux entractes pour boire un coup."

ROBERT  LOUIS  STEVENSON      [ La malle en cuir 

                                                         ou la société idéale ] 

21:13 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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