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20/08/2011

La formation d'une idée

"L'agitation du capitaine , ce soir-là, avait plusieurs causes; sa personnalité différait en bien des points de l'ordinaire. Il envisageait d'une façon singulière les trois éléments fondamentaux de l'existence: la vie elle-même, le sexe et la mort. Pour ce qui est du sexe, , le capitaine réalisait en lui un équilibre délicat entre l'élément mâle et l'élément femelle, doué de la sensibilité des deux sexes mais dépourvu du pouvoir actif de l'un et de l'autre....

Le capitaine Penderton était également une sorte de savant; pendant des années où il était jeune lieutenant et célibataire, il avait eu beaucoup d'occasions de lire, ses camarades de régiment ayant tendance à éviter sa chambre dans le quartier des célibataires ou à ne lui faire visite que par deux ou par groupes. Son cerveau était farci de statistiques et d'informations d'une précision scientifique. Par exemple, il pouvait décrire en détail le curieux appareil digestif d'un homard ou faire la biographie d'un trilobite. Il parlait et écrivait trois langues avec élégance. Il savait un peu d'astronomie,  et avait lu beaucoup de poésie. Mais en dépit de cette connaissance de nombreux faits séparés, le capitaine n'avait jamais de sa vie eu une idée. Car la formation d'une idée implique la fusion de deux ou plusieurs faits. Et le capitaine n'avait jamais eu le courage de le faire...."

CARSON  Mc  CULLERS        [ Reflets dans un oeil d'or ]

15:33 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

07/08/2011

L'histoire familiale de Cuicui

" Un jour, Wenguang, intrigué par l'histoire familiale de Cuicui, lui demanda de lui enseigner quelques rudiments de hongrois, car cette langue l'attirait beaucoup, dont il avait lu quelque part qu'elle était très différente de toutes les autres langues européennes, sauf le finnois et l'estonien, idiomes encore plus bizarres dont il n'avait du reste jamais entendu parler. Ce qu'elle fit avec infiniment de patience. Et c'est ainsi qu'après quelques leçons, bien qu'il ne maitrisât bien entendu aucunement, l'accusatif, le nominatif, , le datif, l'inessif, l'illatif, l'élatif, le superessif, le déblatif, le délatif, l'adessif, l'allatif, l'ablatif, le transformatif, le terminatif, l'inchoatif, l'instrumental sociatif, le futur périphrastique, l'injonctif ou l'infinitif conjugué dont l'utilisation s'avère nécessaire pour un maniement correct de la langue; Wenguang pouvait prononcer une dizaine de phrases simples, mais entretenant entre elles quelques subtilités, comme:Wenguang sört iszik (Wenguang boit de la bière) et Wenguang sört akar inni (Wenguang veut boire de la bière), ou lâtom a rozsaszin ( je vois la rose)  et latok egy rozsa (je vois une rose) ou encore Fölföl ti rabjai a földnek ( debout les damnés de la terre) car cela peut toujours servir.....

Lorsque Daijiro revenait de ses mystérieuses missions, il déposait négligemment sur la table de la cuisine, colliers, bagues ou bracelets, parmi lesquels Cuicui avait l'autorisation de choisir avant qu'il ne remballât tout dans des cartons destinés à d'obscurs réseaux de distribution aux quatre coins de la province.

Wenguang et elle ne se voyaient plus tant que Daijiro était là, Cuicui reprenait son existence monotone d'épouse séquestrée, parfois battue lorsque Daijiro rentrait saoul chez eux, toujours interdite de visites, de cigarettes et de collants et même de ces bijoux qu'elle avait pourtant choisis sous l'oeil rude et bienveillant de son mari, qui ne l'autorisait à les porter que lorsqu'ils étaient invités chez quelques-unes de ses relations de travail, petits parrains locaux et commissaires vereux."

CHRISTIAN  GARCIN         [ Des femmes disparaissent ]