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27/09/2011

Le fils de la Perfection

"Madame Alban avait proclamé:

"Mon fils est une intelligence", et Théophile voyait venir au devant de lui un érudit gourd, niais qui n'avait pas son compte d'os, de nerfs, de pigment et tenait du lapin russe et du savant suèdois avec ses yeux rouges et ses lunettes d'or. Eusèbe, albinos ou presque à trente ans passés, en paraissait dix-sept, comme les idiots ou les enfants de vieillards qui semblent ne pouvoir se développer au-delà d'une adolescence interminable, chétive ou atrophiée.

Tout le diable pour la femme d'un homme pareil, c'était de savoir  qu'elle serait dans le monde accompagnée jusqu'au dernier jour et dans l'éternité par ce ridicule petit monstre, le fils de la Perfection. L'oubliait-elle, elle était moins malheureuse; s'apercevait-elle de lui à son côté, elle se mettait au desespoir , à trembler de tous ses membres; alors, monseigneur Lebert, appelé en hâte l'exorcisait.

Madame Alban parlait quelquefois à Théophile de l'éducation de son fils. Elle l'avait tenu enfermé dans une serre avec des jouets précieux jusqu'à sa majorité, pour le préserver du mal.

Le fils de madame Alban apprit d'abord le latin. "Qu'il collectionne des images pieuses, des timbres-poste, des papillons, des livres rares!" conseillait le jésuite, directeur de madame Alban. Le fils de madame alban apprit l'hébreu; quand il eut entassé elzévir sur elzévir, il vit mademoiselle Paoli.

Le tuteur peu scrupuleux d'une fille qu'il venait de ruiner consentit à la donner au premier venu. Fervent du spiritisme, il passait, disait-on les nuits avec sa pupille sur les bords du Cocyte, du Phlégeton  ou du Styx. madame Alban qui préssentait la ruine des Paoli insistait sur leur péché, mais le mystique Eusèbe flairait avec une volupté de plus autour de sa fiancée l'odeur de soufre dont parlait sa mère;

La Paoli après une discussion simulée avec son tuteur, s'était, disait-elle arrachée à ses menées la veille de ses noces et le lendemain,  au grand scandale de la ville, le cortège des Alban venait la prendre pour la conduire à la mairie et à l'église, dans la garçonnière de des Roziers.

Au moment du départ des "Enfants", Théophile arriva, comme la voiture qui les emportait, s'ébranlait chargée de malles. Il trouva madane Alban seule, assise dans le grand escalier d'honneur, sur une marche de pierre, soufflant, suant, riant de plaisir à la manière d'une laveuse qui a fini sa journée."

 

JOUHANDEAU       [  Chaminadour ]

 

14:09 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

20/09/2011

ça sentait le roussi

"Ne restait plus qu'une statégie à adopter: faire de ce Ferdinand Toussaint, de cet original solitaire qui maintenant était là comme les cheveux sur la soupe, un camarade et peut-être le temps aidant un complice. Sans se concerter , sans même savoir que l'autre aurait la même idée, chacun prit donc in petto la décision de le séduire.

Le petit bonhomme débonnaire devint alors l'objet des attentions les plus complaisantes. On lui offrait une friture de gardons, une livre d'anguilles encore toute frétillantes de fraicheur, un kilo de pommes et des légumes du marais dont on disait qu'on en avait beaucoup trop.

Ferdinand Toussaint accueillait toutes ces offrandes avec force remerciements et invitait chacun à entrer dans son logis; on sifflait alors d'admiration non feinte davant les murs impeccablement enduits, les parquets cirés, les carrelages et les gros meubles de bois massif....On remarquait du coin de l'oeil qu'il n'y avait pas de télévision dans cette maison, qu'il y avait bien un écran posé sur un petit bureau mais que c'était celui d'un ordinateur. Et puis, on notait, effaré, la quantité effroyable et désordonnée des livres sur d'épaisses étagères fixées aux murs mais aussi sur les meubles, par terre, sur la table, sur le lit, partout où il y avait une petite place.

On repartait d'ici vraiment pas rassuré; pas de télé, un ordinateur et des livres, des livres à foison, des énormes, des moyens, des grands, des minces, des épais! ça sentait le roussi; et ça se mit même à sentir carrément le brûlé quand on apprit épouvanté, chacun à son tour et toujours en se figurant être le seul à détenir un redoutable secret que Ferdinand Toussaint était un magistrat à la retraite, un juge, un chat fourré! En un mot comme en cent, un gars qui avait passé sa vie à expédier toutes sortes de contrevenants en prison! "

 

BERTRAND  REDONNET   [ Le théâtre des choses ]

 

11:52 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

08/09/2011

Pourvu qu'on ait le titre

"Elena a désormais la main sur toute la planification de l'état roumain en matière de recherche scientifique et d'équipement industriel de pointe; son ombre plane sur tous les instituts de recherche du pays;c'est elle qui donne en dernière instance les ordres, décidant arbitrairement des carrières. Hélas, la camarade Elena devient rapidement la risée de ses pairs: son incompétence est flagrante; les chimistes qui écrivent ses discours y introduisent quelques "fantaisies", le plaisir de la pièger étant trop tentant. les feuilles qu'elle doit lire en public recèlent en effet bien souvent des formules inventées de toute pièce; la meilleure blague circulant alors dans les laboratoires de Bucarest reste sa prononciation de la formule du dioxyde de carbone- CO2 -qu'elle lit en faisant toutes les liaisons; le résultat en roumain est cocasse; ainsi lue,la formule signifie "queue"....

Cela ne suffit pas: Elena veut plus; elle entend être traitée d'égal à égal avec les plus hauts fonctionnaires mondiaux; en 1975, la camarade Elena Ceausescu rend ainsi une thèse de doctorat intitulée:"la polymérisation stéréospécifique de l'Isoprène sur la stabilisation des caoutchoucs synthétiques"; tout le monde attend avec impatience  d'assister à la soutenance pour voir la camarade se débrouiller des questions du jury. Les curieux n'aurant hélas pas la chance; lorsqu'ils se présentent à l'université, ils trouvent porte close. Une pancarte indique que le périlleux excercice s'est déroulé la veille. On apprendra plus tard que cette thèse avait été refusée pour insuffisance par un éminent professeur de l'université d'Iasi, Christopher Simionescu avant d'être acceptée par un collègue complaisant de Timisoara....

 Privés du spectacle de voir Elena débattre de son oeuvre davant ses pairs,ses collègues et étudiants trouvent néanmoins l'occasion de savourer son travail; sa thèse avait pour sujet les polymères. "Mère" signifie pomme en roumain; certains crurent faire de l'esprit en changeant l'intitulé de la thèse en "polypères", littéralement plusieurs poires.

la thèse porte immédiatement ses fruits: Elena est nommée présidente du conseil national de la culture socialiste et de l'éducation en 1975; Reine des poires et ministre de la culture..la première étape est franchie mais cela ne suffit pas à faire d'elle une véritable icône. Elena ne vise pas la simple reconnaissance intellectuelle ou l'exercice du pouvoir politique en soi. Elle veut être une femme modèle, le seul modèle de la femme roumaine, respectée, désirée, enviée: la consécration totale, sinon rien."

 

DIANE  DUCRET   [ Femmes de dictateur ]

13:43 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)