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25/10/2011

Une bouteille de bière tchèque

"Je me suis levé de bonne heure pour me rendre au centre-ville qui se trouve assez loin. Je loge dans un hotel situé à Zamalek, quartier bourgeois, plutôt riche. Sachant qu'à l'hotel, ma valise sera fouillée, je décide d'emporter avec moi une bouteille de bière tchèque Pilsner vide et de la jeter en chemin (à cette époque, Nasser, fervent musulman fait campagne contre l'alcoolisme). Je glisse la bouteille dans un sac en papier gris pour que personne ne la voie et je sors dans la rue...Je cherche des yeux une poubelle; mon regard croise alors celui d'un vigile assis sur un tabouret devant la porte d'où je viens de sortir. Il me regarde "Ouh! là!, me dis-je, je ne vais pas jeter la bouteille devant lui; il risque après de fouiller la poubelle, de la trouver et d'aller la porter à la police de l'hotel". Je poursuis ma route et  aperçois un cageot vide. Je suis sur le point d'y jeter ma bouteille quand je vois deux hommes debout; ils discutent tout en me scrutant du regard. Non, décidément, je ne peux pas jeter ma bouteille devant eux, ils la verront à tous les coups; en plus, un cageot, ce n'est pas une poubelle. Sans m'arrêter, je poursuis ma route jusqu'au moment où j'aperçois une poubelle, mais, manque de chance, juste à côté, assis devant la porte, un Arabe me fixe avec insistance."Rien à faire, me dis-je, je ne peux pas courir ce risque, il me regarde vraiment avec suspicion; j'arrive à un carrefour et, à un coin de rue, sur un tabouret, un homme est assis, le regard braqué sur moi; je remarque même qu'il est borgne mais son oeil me dévisage avec une telle insistance que je me sens mal à l'aise....

Thème interessant que ces hommes inutiles au service d'un régime fort. Dans une société évoluée, normalisée, organisée, tous les rôles sont nettement définis, fixés. En revanche, dans la plus grande partie des villes du tiers-monde, des quartiers entiers grouillent d'une population informelle, fluide, sans position, sans adresse ni objectif précis. A tout moment, au moindre prétexte, ces hommes créent un attroupement, une cohue, une foule ayant une opinion sur tout, disponible à souhait, désireuse de participer à quelque chose. les grandes dictatures exploitent à fond ce magma oisif; elles n'ont pas besoin d'entretenir une police d'état coûteuse; il leur suffit de faire appel à ces hommes, de leut donner le sentiment que l'on compte sur eux, qu'ils ont de l'importance...."

RYSZARD  KAPUSCINSKI   [ Mes voyages avec Hérodote ]

16:53 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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