2348

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

27/11/2011

la charmante Démocratie

"Au dernier rang de l'appareil, où les dossiers ne peuvent pas s'incliner, près des portes des toilettes où les gens patientent en donnant des coups de genou à votre accoudoir, il ne manquait au bonheur de ce passager solitaire que d'être assis comme il l'est à côté des parents d'un enfant mal élevé; la molle mère laisse hurler ce fils qui réclame ci ou ça, jouer, boire, marcher, prendre, prendre, marcher, boire,jouer, vouloir, vouloir! Et surtout empêcher ses parents d'être libres, tandis que le père maintient une posture hargneuse. On sent bien que si le voisin anéanti demandait du calme, il s'entendrait aigrement demander s'il aime les enfants. Il y a des tyrans de toutes sortes. Celui-ci terrorise sa portion d'avion comme un Chavez, et le niveau d'irritation ou de passivité auquel peuvent conduire ces petits casse-pieds est un résumé de l'histoire des peuples. L'un d'eux apparaît, il prend toute la place sonore, fait oublier tout ce qu'il y a autour, une très grande majorité de gens décents, attentifs, courtois, patients. Ils ont tort de l'être. Bientôt le criard, aidé d'une minorité infime mais active, conduit l'avion vers le pire. Contre la jambe de cet enfant dont je vois le nez s'aplatir, les narines s'élargir, les lèvres s'épaissir et les yeux rétrécir, lui donnant un air de masque indien, et qui se met à sourire en chemise rouge et en tendant les bras en l'air, une petite fille lève vers lui un regard admiratif. C'est sa petite soeur soumise, la charmante Démocratie."

CHARLES  DANTZIG    [ Dans un avion pour Caracas ]

14:24 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Fil rouge épisode 5

Grosse panne à LAX, Los Angeles International airport le 29 Août 2003.

Alors que le flot ininterrompu de passagers de trois gros porteurs en provenance d'Europe (décalages horaires obligent) se déverse dans le hall d'arrivées, à savoir sans doute un millier de voyageurs contents de faire quelques pas à la suite des onze heures ficelés dans la bétaillère, soudain, STUPEUR, panne d'électricité: plus de clim, les ventilateurs de secours vont permettre de ne pas être immédiatement asphyxiés; on apprend qu'il y a 40° à l'extérieur mais ce n'est rien, plus d'ordinateurs: les douaniers sortent carnets et crayons et débutent, l'air impassible , leur lente paperasserie; les groupes électrogènes donnent un éclairage blafard, sépia; les adultes prennent leur mal en patience à l'exception de quelques personne fragiles qui se trouvent mal, en hypoglycémie, car elles ont refusé le plateau-repas (du genre à rendre anoréxique, il est vrai) qui leur a été proposé dans leur avion; j'avoue avoir été pleine de compassion pour les jeunes femmes avec bébés et bambins qui pleurent; les évanouissements se multiplient ainsi que les crises de colère de ceux qui ont une correspondance à prendre.

La panne aura duré deux heures à peu près, l'éternité en somme...

15/11/2011

Enlevez lui sa chemise!

"Je veux qu'il retire sa chemise. Vous comprenez, sa chemise!

-Sa chemise? répéta le médecin, incrédule.

Je me retournai vers le déporté, terré dans un coin, par terre, les bras en croix au-dessus de la tête, dès que je m'adressais à lui mais cela ne me calma pas pour autant.

"Hemd ausziehen! Hemd runter!"

Je saisis sa chemise et la lui arrachai de force; son opposition fut telle que nous nous renversâmes tous les deux sur des piles de dossiers qui s'étalèrent. On m'aurait probablement vidé manu militari s'il ne s'était pas si obstinément accroché à sa chemise;  apparaitre torse nu n'a rien de déshonorant. Deux paires de mains m'empoignèrent par derrière, tandis qu'une troisième me maintint sur ma chaise, écumant, tout froissé, en sueur; mais le plus haut gradé de notre cénacle explosif semblait désormais ébranlé tant par ma force de conviction que par l'étrange refus du  déporté. Il fit appeler deux soldats; je me vis en taule.

"Enlevez lui sa chemise!, leur ordonna-t-il

-Lequel?"

On ne pouvait mieux traduire la confusion dans laquelle nous étions. L'homme se dénonça en se précipitant vers la sortie pour s'échapper; un jeune médecin qui devait être familier des terrains de rugby le plaqua aux jambes in extremis; ils ne furent pas trop de deux pour en venir à bout.

"Eh maintenant, qu'est-ce qu'on fait?", me demanda l'officier.

Je m'arrachai brusquement des mains qui me clouaient à mon siège et attrapai le bras droit du déporté pour le lui lever. à l'issue d'une brève épreuve de force, son aisselle finit par se découvrir. Ils se rapprochèrent comme un seul homme pour y lire , comme moi, à hauteur du biceps, l'inscription SS A+, un tatouage dont l'authenticité ne faisait guère de doute, contrairement au matricule qu'il arborait sur l'avant-bras."

PIERRE  ASSOULINE      [  Lutetia  ]

15:57 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)