2348

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

11/12/2011

La visite de la reine d'Egypte

"Face à la mer qu'il ne voit pas, et aux premières fleurs des collines, Marc Antoine boit du poison; le poison violent du souvenir et celui, plus fort encore, du vin acide, du vin raide, le vitriol de l'oubli. Le pichet, le gobelet laissent sur la table des traces violacées, il promène son doigt sur ces mouillures, les étire et les ramifie. Dans ces taches de vin, il ne voit pas, il ne peut pas voir en ces temps où les cartes n'existent pas, le plan des pays qu'il n'a pas conquis, des villes qu'il n'a pas prises. Que dessine-t-il, alors sur le bois? Des étoiles filantes, des guirlandes fanées, ou les chapelets de boyaux qui sortaient des ventres crevés? Taches de vin, taches de sang. La lie et les caillots. Parfois, les coudes sur la table et la tête dans les bras, il s'endort, assommé.

C'est pourquoi il n'a pas aperçu les voiles à l'horizon. Ni entendu là-bas sur le port les clameurs qui saluent l'accostage du premier navire, celui de la Reine.

Quand il est sorti de sa torpeur, elle était là. Enfin, presque; elle montait vers lui sur le chemin pierreux, entourée de sa garde celte, rutilante et des principaux officiers romains, en guenilles, eux.

Il devrait se lever, marcher à sa rencontre mais il est trop saoul et en même temps trop lucide; il craint de ne plus tenir debout, de tituber, de s'effondrer. alors, il reste assis derrière sa table. Elle fait signe à son escorte de s'arrêter. Maintenant, il la voit s'avancer seule dans le grand soleil de midi. Elle est en tenue de parade; sur la tête, la perruque,sur son front, le cobra dressé. un châle pourpre, noué entre les seins; et sous sa robe de lin blanc, des cothurnes à semelles de bois pour se grandir.

Il hoche la tête; avec ces chaussures-là, elle va se casser la figure, la pauvre fille,elle est dingue. Elle se tord les pieds dans les cailloux, elle a beau marcher avec componction elle va se ramasser, et qui est-ce qui rigolera si Sa Majesté s'étale? Lui, le vaincu, l'ivrogne, le bon à rien!...

Elle n'est pas tombée et se tient devant lui, raide comme la Justice, dans un silence emphatique. Il baisse les yeux, fixe son gobelet vise et lâche, l'air buté;"je ne savais pas que c'étaient déjà les Ptolémaia!"; le carnaval d'Alexandrie, qui a lieu tous les quatre ans, on se déguise, on défile, on promène des phallus géants, on s'accoutre en satyres, en bacchantes, on contrefait l'amour...la plus formidable mascarade du monde.

Elle dit:"Tu as souhaité la visite de la reine d'Egypte; c'est la reine d'Egypte qui vient te saluer, Imperator."

FRANCOISE  CHANDERNAGOR     [ Les enfants d'Alexandrie ]

14:51 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Les commentaires sont fermés.