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22/12/2011

Moi aussi, je fais du chinois

"Picasso ressemble à un lapin( ce nez épaté, quelque chose dans la bouche aussi et cet oeil diamant de charbon curieusement inquiet, comme effrayé, ces regards en coin aussitôt détournés qu'il lance au visiteur abasourdi, comme s'il guettait avec une sorte d'inexplicable angoisse l'effet produit tandis qu'il se dépense en bons mots et en pitreries... matins où il reçoit les admirateurs et les solliciteurs que lui amènent des amis plus en moins proches, écrivains , poètes ou marchands de tableaux; le soleil étincelant sur la luxuriante végétation du jardin( parc ?) au-delà de la baie Belle Epoque aux découpures de volubilis, la chaleur, les tenues légères des femmes, cette ambiance frelatée, équivoque, sensuelle et vaguement canaille de la Côte d'Azur: quelque chose de priapique, faunesque, à l'image de ces têtes cornues qu'il multiplie, répète à satiété sur les fonds émaillés d'assiettes soufflant dans des flûtes de Pan, à côté de molles nymphes endormies. Thème des putains, du bordel et du vieillard voyeur auquel il reviendra de plus en plus dans ses dessins. Hétaïres moqueuses et masquées aux ombreux buissons jusqu'à ce que s'ouvrent entre les cuisses offertes, s'étalant comme des fleurs les lèvres des bouches cachées. Avec son crâne chauve cuivré par le soleil, sa couronne de cheveux argentés, ses bajoues comme sculptées dans du bronze, il fait penser à quelque sénateur ou riche patricien romain, entouré de sa "clientèle": affranchis, courtisanes, flatteurs, parasites, favoris, poète attitré comme celui qui se tient à demeure, négligemment affalé sur le canapé défoncé, silencieux, dévisageant avec l'ennui des familiers les étrangers (intrus) de passage. Fête païenne; petite toile ambigüe (provocation) appuyée parmi d'autres contre le pied d'une selle.

"Etonne moi", lui a dit un jour Cocteau. Il est à peine sorti que Picasso dit:"Vous avez vu cette vieille putain?" Rires génés; fait semblant de réfléchir et ajoute:" au fond, nous sommes tous de vieilles putains.... Vieux peintre chinois venu lui offrir une série de lavis: éternels bambous stéréotypés, oiseau, petit cheval mongole à queue d'encre de chine fouettant. A la fin Picasso exaspéré: "moi aussi, je fais du chinois... D'un jeune couple de riches américains, elle et lui très grands, il dit  après leur départ: "il parait que c'est leur lune de miel..."Il élève une main au-dessus de sa tête et ajoute: "Il doit y avoir beaucoup, beaucoup de miel,non?"

CLAUDE    SIMON     [ Le jardin des plantes ]

18:06 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

11/12/2011

La visite de la reine d'Egypte

"Face à la mer qu'il ne voit pas, et aux premières fleurs des collines, Marc Antoine boit du poison; le poison violent du souvenir et celui, plus fort encore, du vin acide, du vin raide, le vitriol de l'oubli. Le pichet, le gobelet laissent sur la table des traces violacées, il promène son doigt sur ces mouillures, les étire et les ramifie. Dans ces taches de vin, il ne voit pas, il ne peut pas voir en ces temps où les cartes n'existent pas, le plan des pays qu'il n'a pas conquis, des villes qu'il n'a pas prises. Que dessine-t-il, alors sur le bois? Des étoiles filantes, des guirlandes fanées, ou les chapelets de boyaux qui sortaient des ventres crevés? Taches de vin, taches de sang. La lie et les caillots. Parfois, les coudes sur la table et la tête dans les bras, il s'endort, assommé.

C'est pourquoi il n'a pas aperçu les voiles à l'horizon. Ni entendu là-bas sur le port les clameurs qui saluent l'accostage du premier navire, celui de la Reine.

Quand il est sorti de sa torpeur, elle était là. Enfin, presque; elle montait vers lui sur le chemin pierreux, entourée de sa garde celte, rutilante et des principaux officiers romains, en guenilles, eux.

Il devrait se lever, marcher à sa rencontre mais il est trop saoul et en même temps trop lucide; il craint de ne plus tenir debout, de tituber, de s'effondrer. alors, il reste assis derrière sa table. Elle fait signe à son escorte de s'arrêter. Maintenant, il la voit s'avancer seule dans le grand soleil de midi. Elle est en tenue de parade; sur la tête, la perruque,sur son front, le cobra dressé. un châle pourpre, noué entre les seins; et sous sa robe de lin blanc, des cothurnes à semelles de bois pour se grandir.

Il hoche la tête; avec ces chaussures-là, elle va se casser la figure, la pauvre fille,elle est dingue. Elle se tord les pieds dans les cailloux, elle a beau marcher avec componction elle va se ramasser, et qui est-ce qui rigolera si Sa Majesté s'étale? Lui, le vaincu, l'ivrogne, le bon à rien!...

Elle n'est pas tombée et se tient devant lui, raide comme la Justice, dans un silence emphatique. Il baisse les yeux, fixe son gobelet vise et lâche, l'air buté;"je ne savais pas que c'étaient déjà les Ptolémaia!"; le carnaval d'Alexandrie, qui a lieu tous les quatre ans, on se déguise, on défile, on promène des phallus géants, on s'accoutre en satyres, en bacchantes, on contrefait l'amour...la plus formidable mascarade du monde.

Elle dit:"Tu as souhaité la visite de la reine d'Egypte; c'est la reine d'Egypte qui vient te saluer, Imperator."

FRANCOISE  CHANDERNAGOR     [ Les enfants d'Alexandrie ]

14:51 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Fil rouge épisode 6

" Envie de meurtre à New Dehli "

Il est pour nous 2 heures du matin; le commandant de bord a fait remarquer qu'il avait posé son avion à l'heure exacte prévue, à savoir minuit mais qu'aucun satellite n'était libre pour nous recevoir; et nous patientons deux heures dans l'avion; c'est la première épreuve mais nous ignorions que la seconde nous attendait: l'épreuve des douaniers zélés.

Pour avoir vadrouillé pas mal depuis septembre 2011, nous savons ce que sont les contrôles rigoureux, le petit linge humecté d'on ne sait quoi et qui est passé sur le pourtour intérieur de la valise, les messieurs condamnés à courir pour leur correspondance sans chaussures ni ceintures...Mais Dieu sait quel regard ou expression sur mon visage n'a pas plu à une dame; celle-ci a commencé à vider consciencieusement et  directement sur le tapis roulant le contenu de ma valise, toute ma lingerie de jour et de nuit y est passée ainsi que le contenu de ma trousse de toilette; quand on parle de bouillir intérieurement, le mot est faible; je n'ai jamais autant eu envie de donner une paire de baffes  et plus je devenais cramoisie, plus elle me dévisageait d'un air goguenard; j'ai fait attendre ce jour-là tous les gens qui se présentaient après moi et tous ceux qui m'accompagnaient et étaient passés bien avant; certains chefaillons ont des joies simples...