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20/02/2012

Je suis revenu

"Je suis revenu, j'ai traversé la cour et je regarde autour de moi. C'est l'ancienne ferme de mon père. La flaque d'eau au milieu. De vieux outils inutilisables mélés les uns aux autres barrent l'accès à l'escalier du grenier. Le chat guette sur la rampe. Un torchon déchiré et jadis employé est enroulé autour d'un barreau et le vent le soulève. Je suis arrivé. Qui va m'accueillir? Qui attend derrière la porte de la cuisine? De la fumée sort de la cheminée, on prépare le café du soir. Te sens-tu chez toi, à la maison? Je ne sais pas, je n'en suis pas du tout sûr. C'est bien la maison de mon père, mais chaque chose se tient froidement l'une à côté de l'autre comme si chacune était occupée avec ses propres affaires que j'ai soit oubliées soit jamais connues. A quoi puis-je leur servir, que suis-je pour elles, même moi le fils du père, du vieux paysan? Et je n'ose pas frapper à la porte de la cuisine, reste à écouter seulement de loin, reste debout à écouter seulement de loin pour que je ne puisse pas être surpris en train d'écouter. Et comme j'écoute de loin, je n'entends rien, j'entends juste le léger tic-tac d'une horloge, ou bien je crois l'entendre, revenant des jours de l'enfance. Ce qui se passe dans la cuisine est le secret de ceux qui y sont assis, secret qu'ils me cachent. Plus on hésite devant la porte, plus on devient étranger. Que se passerait-il si quelqu'un ouvrait maintenant la porte et me demandait quelque chose? Ne serais-je pas moi-même comme un qui veut garder son secret?"

 

FRANZ   KAFKA    [ Chacun porte une chambre en soi ]

  récits ultra-brefs traduits par LAURENT  MARGANTIN

18:06 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

15/02/2012

coquin de sort

"Marius Pluche entra en coup de vent dans la boutique. C'était un Méridional au visage réjoui et sanguin, au corps bedonnant monté sur de petites jambes tortues.

-Eh, Marius! On prend l'apéritif? proposa Bernard.

-Non, merci, camarade, répondit Pluche en décrochant sa clef du tableau. je vais préparer le diner.

Il était chargé comme un "bourri". Heureusement, il habitait le numéro 1 et l'escalier aboutissait à sa porte.

Ouf! fit-il. Il déballa ses provisions: des olives, un lapin, du lard, une salade et deux litres de vin.

Il soupesa le lapin. "Un beau morceau, monsieur Pluche, dit-il, répétant la phrase du rôtisseur. Lapin sauté, lapin chasseur?"

Il réfléchit un instant, fit claquer ses doigts gonflés comme des saucisses, son geste favori qu'il accompagnait de "coquin de sort". Lapin sauté! cria- t-il. Et pour se mettre en train, il se versa une bonne rasade.

Pluche avait trnsformé la chambre en cuisine. Il "tomba la veste", alluma le poêle et  fit revenir le lapin. Il tendait le cou, humait l'odeur qui montait de la cocotte. Il aurait fallu du thym dans la sauce. "Té, l'ail remplace tout"! s'écria Pluche; il alla chercher le panier à salade. Elle aura le sourire en rentrant la bourgeoise!"

Il but encore un verre, croqua quelques olives; Il prit un livre qui trainait sur la table, un gros bouquin graisseux à moitié débroché. Il l'ouvrit, commença à lire mais le relent du roux devenait incommodant et il se leva pour faire un courant d'air.

Kenel qui passait sur le palier s'arrêta.

- çà sent bon le frichti! Vous n'êtes pas fatigué de cuisiner tout le temps?

-Que non pas, c'est de la ragougnasse que je fais au restaurant. Entrez, vous allez voir ce que c'est, de la cuisine.

Kenel renifla et fit claquer sa langue.

-Vous lisez des recettes? demanda- t-il.

Non, c'est "l'Homme qui rit ", du père Hugo. Un précurseur. avez vous lu "l'année terrible"?

Pluche parlait politique comme les jeunes gens de leurs amours; intarissablement.

-Moi, je suis syndicaliste- socialiste, je suis citoyen de la terre, Camarade Soleil brille pour tout le monde....

A huit heures, le lapin était cuit mais Berthe  Pluche, serveuse dans un restaurant, n'était pas de retour; elle aura fait un extra, se dit-il.

-Patron, je vous apporte mon lapin sauté; la bourgeoise n'est pas rentrée , et moi, j' sais pas manger tout seul...

Il était le seul, dans l'hötel, à ignorer qu'il était cocu..."

 

EUGENE  DABIT     [  L'hôtel du Nord  ]

 

16:43 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

10/02/2012

Une respectabilité génétique

"Teresa s'en va. Pauline fait le tour du petit bassin avec Luke; elle le tire dans sa bouée en plastique sur l'eau miroitante, ondoyante et sentant l'eau de Javel. Elle a oublié pour le moment la piscine turquoise en France et pense à sa propre mère qui, elle n'emmenait pas Teresa à la piscine. Pauline réalise qu'elle ne s'intéressait pas vraiment aux enfants. Ils n'étaient à ses yeux que l'accessoire essentiel pour être membre à part entière de la société, une pièce justificative, comme une hypothèque ou une retraite. On se mariait, on s'assurait des revenus, on acquérait une maison, on avait des enfants , dans son cas un seul. Et le moment venu, votre enfant avait lui-même des enfants, vous conférant ainsi aux yeux du monde une respectabilité génétique.

Tous les six mois environ, Pauline emmenait Teresa chez ses grands-parents. Harry ne les accompagnait pas, il était évidemment toujours trop occupé. Les parents de Pauline acceptaient cette explication sans commentaires et peut-être avec soulagement. Ils ne savaient comment se comporter avec leur gendre, sa conversation les déconcertait, et sa façon de s'habiller dérangeait la mère de Pauline. "Il me semblait que tu avais dit qu'il avait maintenant un poste de professeur...Qu'est-ce que les gens vont penser s'il porte tout le temps des jeans?"

Au pire moment des années Harry, elle n'avait pu se retenir un jour de bousculer la vision béate que sa mère avait de la situation; elle l'avait déjà tenté à une ou deux reprises, mais ses efforts détournés pour combattre l'idée que sa mère s'était faite de son mariage (comme reflétant le sien ) avaient échoué.

"Harry va bien? demandait sa mère.

-oui pour autant que je sache, car je ne le vois pas beaucoup."

 Sa mère avait ignoré cette invite à un échange plus intime, car c'en était une."Il doit être débordé dans sa nouvelle situation..."

Et lorsque Pauline s'était engagée un peu plus sur la voie des confidences, sa mère avait battu en retraite comme un chat apeuré.

"Harry va bien?

-Comment le saurais-je? Il est en Amérique."

Sa mère sentant le danger , avait détourné les yeux.

" C'est une bonne chose qu'il soit si demandé....."

 

 PENELOPE   LIVELY    [ Un été au Bout-du-Monde  ]